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Full text of "Caserne"

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CASERNE 


DU   MEME    AUTEUR 

VERS    - 

L'AME  ESSENTIELLE Épuisé. 

CJuvenilial. 

LA  TRAGÉDIE  DES   ESPACES     ...     Épuisé. 
(L'Abbaye). 

CE  QUI  NAIT  (Figuière  et  C^^,  Paris). 

LE  SANG  DES  AUTRES  (1914-1917). 
(Le  Sablier.  Genève). 

THÉÂTRE 

LILE  PERDUE  (Poème  dramatique). 
(Mercure  de  France.  Paris). 

PROSE 

LE  MAL  (1914-1918).   Édition  d'Action  Sociale. 
(La  Chaux-de-Fonds.  Suisse). 

PAYS  DU  SOIR  (Un  essai). 
(Le  Sablier.  Genève). 

LE  BIEN  COMMUN  Récits  (Avec  des  bois  de  Frans 
Masereel).  (Le  Sablier,  Genève). 


Droits  de 


RENÉ    ARCOS 


CASERNE 


Deuxième   édition 


PREMIERE    SERIE 

I>K    PROSATKURS    FRANÇAIS    CONTKMPORAIXS 

F.   RIEDER   ET  C",    ÉDITEURS 

7,    PLACE    SAINT-SULPICE 

PARIS 


"ijrvivera/fJJ" 
BIBDOTHECA 


IL  A  ÉTÉ  TIRÉ  DE  CET  OUVRAGE 
UNE  ÉDITION  ORIGINALE  QUI  COMPREND  : 

6  EXEMPLAIRES  SUR  HOLLANDE  VAN 
GELDER  ZONEN,  NUMÉROTÉS  A  A  F, 
NON  MIS  DANS  LE  COMMERCE  ; 

20  EXEMPLAIRES    SUR   HOLLANDE    VAN 
GELDER  ZONEN,  NUMÉROTÉS  DE  1  A  20; 

250  EXEMPLAIRES  SUR  VERGÉ  PUR  FIL 
DES  PAPETERIES  LAFUMA,  DE  VOIRON, 
NUMÉROTÉS  21  A  270. 


V'm- 


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CASERNES 


LES  casernes  faisaient  bloc  à  l'ouest  de  la 
ville.  Les  bâtiments  rectilignes,  les  cours 
carrées,  la  longue  succession  des  fenêtres  symé- 
triques plus  nombreuses  que  les  ventouses  d'une 
pieuvre,  les  toits  parallèles,  les  murs  hérissés 
de  tessons  de  bouteilles  aux  bons  endroits  for- 
maient un  ensemble  dépourvu  de  toute  espèce 
d'agrément.  Ces  funèbres  bâtisses  célébraient, 
extérieurement,  le  triomphe  de  l'homme  sur 
la  matière  enfin  domptée  et  soumise  aux  lois 
inflexibles  de  la  géométrie.  A  l'intérieur,  il 
s'agissait  d'une  autre  victoire  :  celle  de  l'homme 
sur  son  semblable.  La  matière  inerte  et  la  ma- 
tière vivante  subissaient  ici  la  même  discipline. 
Les  charpentes  de  fer  encadraient  les  aligne- 
ments de  briques  et  de  moellons,  et  les  versets 
du  code  militaire  soutenaient  comme  une  arma- 
ture les  corps  tassés  en  régiments. 

Les  soldats  attendaient  dans  la  cour  d'hon- 
neur en  guignant  l'horloge.  Cinq  heures  son- 
naient enfin  !  La  troupe  émigrait  en  masse. 
J'étais  toujours  l'un  des  premiers  à  passer  la 


b  CASERNE 

grille.  La  grille  !  Derrière  elle,  il  y  avait  toute 
la  ville,  ses  rues  sinueuses,  ses  quais,  le  four- 
millement de  ses  lumières,  ses  enfants,  ses 
femmes,  ses  plaisirs,  toute  sa  fantaisie  qui  res- 
semblait à  la  joie  et  à  la  liberté. 

Les  casernes  avaient  jailli  de  terre,  avec  un 
grand  appétit,  là,  au  bord  de  cette  cité  sur- 
peuplée où  les  proies  pullulaient  ;  et,  comme 
s*il  n'y  en  avait  pas  eu  assez  sur  place,  il  leur 
en  venait  encore  des  provinces  du  sud  et  de 
l'ouest.  11  y  avait  un  grand  repas  annuel  :  l'ar- 
rivée des  recrues,  et  une  digestion  d'ampleur 
égale  :  la  libération  de  la  classe.  La  première 
de  ces  deux  cérémonies  avait  lieu  à  la  fin  de 
l'automne.  La  grille  s'ouvrait  toute  grande  et 
pendant  plusieurs  jours  les  troupeaux  d'hommes 
affluaient.  On  les  tondait  de  près,  on  les  matri- 
culait  et  le  travail  d'absorption  commençait. 
Les  casernes  malaxaient  avec  méthode  cette 
foule  bouillonnante  de  vie  et  toute  mousseuse 
de  rires.  Elles  la  pétrissaient,  retiraient,  la  rou- 
laient en  boules,  en  bandes,  en  torsades,  la  divi- 
saient en  blocs  égaux,  l'écrasaient  sous  les 
étampes  et  les  marteaux  pilons,  la  foulaient, 
l'amincissaient  au  laminoir,  la  coulaient  dans 
les  moules,  puis  la  présentaient  complètement 
transformée  un  jour  de  revue  sur  un  terrain  de 
manœuvre  aussi  net  qu'un  plat.  L'impure  et 
molle  pâte  civile  était  devenue  du  beau  ciment 


CASERNES  7 

militaire  disposé  en  barres  comme  du  chocolat. 
Devant  les  troupes  agglomérées,  rutilait  un 
général  en  or,  en  acier  et  en  plumes.  Ainsi, 
l'artiste  pâtissier  prend  plaisir  à  piquer  une  fleur 
de  sucre  au  sommet  d'une  pièce  montée. 

J'ai  parlé  de  deux  cérémonies.  La  seconde, 
la  libération  de  la  classe,  était  un  énorme  vomis- 
sement qui  laissait  les  casernes  dolentes  et  à 
moitié  vides  pendant  près  de  deux  moib. 


Depuis  la  guerre,  les  casernes  absorbaient 
avec  frénésie  et  ne  rendaient  plus  rien.  C'était 
une  goinfrerie  sans  exemple  dans  l'histoire. 
Fini,  le  lent  dressage  des  hommes.  On  raillait 
aujourd'hui  l'ancien  système,  ce  méticuleux 
travail  d'orfèvre,  burinant,  ciselant  et  polissant 
la  matière  précieuse.  On  en  était  au  fondu  et  à 
l'estampage.  C'est  qu'il  fallait  faire  vite.  Les 
commandes  pleuvaient  et  on  ne  savait  plus  où 
donner  de  la  tête.  On  avait  bientôt  parlé  d'une 
crise  d'effectifs.  Envoyez-nous  des  bonshommes, 
encore  des  bonshommes,  toujours  des  bons- 
hommes suppliaient  de  là-bas  les  détaillants. 
Alors,  à  la  patience  d'antan,  avait  succédé  une 
hâte  fébrile.  Marches,  exercices,  écoles  de  tir, 
alertes  nocturnes,  ça  bardait,  il  fallait  voir.  On 
nous  gavait  au  galop  de  nourriture,  de  science 


8  CASERNE 

militaire  et  de  couplets  patriotiques.  On  nous 
poussait  comme  des  fruits  de  serre.  Tant  et  si 
bien  qu'au  bout  de  quelques  semaines,  armés, 
vêtus  et  harnachés  de  neuf,  nous  étions  mûrs 
pour  le  sacrifice.  On  était  arrivé  à  couler  un 
canon  en  quelques  jours  et  à  former  an  héros 
en  moins  de  deux  mois. 

Les  casernes  étaient  bourrées  à  éclater  de 
soldats  conglomérés  comme  des  œufs  de  hareng. 
Les  lits  se  touchaient  dans  les  chambrées.  C'était 
l'hiver.  Des  escouades  grelottaient  sous  les 
combles,  des  compagnies  étouffaient  dans  les 
caves.  Les  escaliers  et  les  chambrées  sentaient 
la  sueur  des  mâles,  la  souris,  le  champignon  et 
la  poussière  des  siècles.  Dans  un  couloir  où  les 
courants  d'air  batifolaient  sans  arrêt,  un  lavabo 
de  fortune  avait  été  installé.  Sur  le  côté,  un 
gro.«  robinet,  dominant  une  inscription  :  «  Eau 
potable  »,  sollicitait  les  gosiers  brûlant^.  Le 
buveur  non  prévenu  emplissait  son  quart  et 
levait  la  tête  en  le  portant  à  ses  lèvres  ;  ses 
yeux  rencontraient  alors  une  autre  inscription  : 
a  Eau  non  potable,  dangereuse  à  boire  ». 
L'homme,  citoyen  d'un  pays  où  il  n'y  avait  plus 
à  s'étonner  de  rien,  s'en  allait  en  haussant  les 
épaules.  Presque  chaque  nuit,  des  régiments 
harassés  et  couverts  de  poussière,  franchissaient 
la  grille  musique  en  tête,  formaient  les  fais- 
ceaux et  se  répandaient  dans  le  quartier.  Les 


n 


CASER>'ES  y 

écuries,  les  manèges,  les  réfectoires,  l'infirmerie, 
tous  les  couloirs,  les  moindres  recoins  et  même 
les  prisons  étaient  envahis  par  les  nouveaux 
arrivants.  Ils  s'écroulaient  n'importe  où,  comme 
des  bœufs  abattus,  et  ,  tout  habillés,  calés  les 
uns  contre  les  autres,  fonçaient  en  masse  dans 
le  sommeil.  La  nuit  charitable  posait  un  lourd 
baiser  sur  les  paupières  des  esclaves  fourbus. 
Puis  l'aube  montrait  son  visage  décomposé 
et  le  clairon  plongeait  ses  cris  plus  cruels  que 
des  épées  dans  tous  ces  corps  amoncelés.  Les 
dormeurs  commençaient  à  remuer  et  à  se  lever 
les  uns  après  les  autres.  Ils  grelottaient  dans  la 
fraîcheur  du  matin,  bâillaient,  frottaient  leurs 
yeux  et  palpaient  les  articulations  de  leurs 
membres  raidis.  C'étaient,  presque  toujours,  des 
hommes  ayant  dépassé  la  quarantaine  ;  les 
jeunes  étaient  entrés  dans  la  danse  depuis 
longtemps.  Quelques-uns  geignaient,  désespérés, 
et  d'autres,  assis  par  terre,  un  morceau  de  pain 
dans  une  main, la  tête  basse, restaient  là,  hébétés. 
Bientôt,  quelques  commandements  brefs  se- 
couaient les  flemmards  comme  des  décharges 
électriques  ;  les  sacs  sautaient  sur  les  épaules, 
les  faisceaux  étaient  rompus.  Les  rangs  immo- 
biles semblaient  comme  figés  dans  le  silence, 
puis  une  épée  luisait  au-dessus  des  têtes  et 
toutes  les  files  s'inclinaient,  en  même  temps 
qu'éclatait  la  clameur  déchirante  des  clairons. 


10  CASERNE 

Les  régiments  venus  des  garnisons  lointaines, 
continuant  leur  voyage,  repassaient  la  grille 
et  s'enfonçaient  un  peu  plus  avant  dans  leur 
glorieuse  destinée  à  chacun  de  leurs  pas. 

Silencieux,  les  mains  dans  nos  poches,  nous 
regardioub  partir  noî?  frères  déjà  désignés  ;  et 
plus  d'un  d'entre  nous  sentait  alors  s'éveiller 
au  fond  de  lui  certaines  angoisses  mal  endormies. 


DANS  LA  CHAMBREE 


I 


Nous  sommes  là  cinquante  et  quelques-uns 
entassés  dans  cette  chambrée  comme  des 
calfats  dans  la  cale  d'un  steamer.  Un  jour,  déjà 
lointain,  nous  avons  tous  quitté  notre  maison,  le 
baluchon  sur  l'épaule  ou  le  sac  à  la  main. 
Quelqu'un  de  plus  grand  que  nous,  quelqu'un 
ayant  tout  pouvoir  sur  nous,  nous  appelait  à 
son  secours.  Nous  sommes  partis  comme  des 
émigrants,  à  l'aube,  au  crépuscule,  à  midi.  Après 
avoir  mis  nos  affaires  en  ordre,  nous  avons  tiré 
la  porte  derrière  nous,  nous  avons  descendu 
l'escalier  pour  la  dernière  fois. 

Nous  gisons  pêle-mêle  au  fond  d'une  caserne, 
pareils  à  des  condamnés  attendant  l'heure  de 
l'expiation.  Toute  tendresse  s'est  détournée  de 
nous,  toute  pitié  nous  est  refusée  ;  et  nous  avons 
perdu  jusqu'à  ces  humbles  libertés  qui  cons- 
tituaient hier  encore  la  meilleure  part  de  notre 


14  CASERNE 

bien.  Des  lois  inflexibles  règlent  aujourd'hui 
nos  moindres  gestes.  Nous  ne  sommes  plus  que 
du  matériel  humain,  des  êtres  vidés  de  toute 
vie  personnelle,  des  bouteilles  bien  rincées.  On 
nous  tient  en  réserve,  sous  clef,  pour  un  usage 
inconnu.  Le  chien  en  sait  plus  de  son  maître. 
On  nous  sustente  à  heure  fixe  et  nous  portons 
un  uniforme  qui  nous  classe  parmi  les  autres 
vivants. 

Pourtant,  nous  chantons. 

Bébert  a  commencé  le  premier.  Tissier  a  suivi, 
puis  Valériot.  Le  cabot  qui  avait  d'abord  crié  : 
«Vos  gueules»,  a  fini  par  partir  à  son  tour.  Et 
La  Graine  étant  tombé  sur  des  becs  de  gaz 
avec  son  imbécile  :  «  A  vos  rangs  !  Fixe  !  »  s'est 
mis,  sans  rancune,  à  roucouler  avec  les  autres. 

Du  fond  de  notre  fosse,  nous  chantons  la 
complainte  de  notre  détresse,  de  nos  belles 
années  englouties  dans  un  abîme  de  honte  et 
d'ennui.  Nous  chantons,  oh  !  pas  même  avec 
l'image  du  ciel  dans  nos  yeux,  pas  même  avec 
le  levain  de  la  confiance  en  l'avenir  dans  nos 
poitrines.  Il  n'y  a  pas  d'^appel  vers  les  dieux 
secourables,  il  n'y  a  ni  le  regret  d'un  bonheur  qui 
s'en  est  allé,  ni  l'espoir  d'une  purification  future 
dans  notre  chant.  Nous  chantons  simplement 
comme  la  bête  blessée  pousse  son  cri  ;  nous 
hbérons  une  douleur  dont  nous  ne  pouvons  plus 
porter  la  charge.  Ce  n'est  ici  ni  un   chant  de 


DAKS  LA  CHAMBRÉE  15 

guerre,  ni  le  chant  du  pêcheur  agenouillé,  ni  la 
supplication  du  mendiant  à  bout  de  forces.  Il  n'y 
a  aucun  appétit  de  vengeance  en  nous  ;  il  n'y 
a  aucune  prière  vers  aucun  potentat  dans  nos 
paroles  ;  et  nous  ne  sollicitons  aucune  aumône. 
Nous  savons  qu'il  y  a,  tout  près  de  nous,  des 
souffrances  plus  vives  et  plus  pressantes  que  les 
nôtres.  Nous  savons  quels  tragiques  tourments 
endurent  d'autres  hommes  là-haut,  vers  le 
nord. 

Les  esclaves  chantaient  dans  l'ergastule  pour 
tromper  la  longueur  des  heures.  Je  sais  aujour- 
d'hui que  ce  n'était  pas  seulement  pour  cela 
qu'ils  chantaient.  Je  sais  quel  furieux  plaisir 
l'homme  peut  trouver  dans  l'exhalaison  de 
sa  peine.  Je  sais  à  quelle  ivresse  plus  véhémente 
encore  il  peut  atteindre  quand  cinquante  voix 
fraternelles  entonnent  avec  la  sienne  le  chant  de 
la  douleur  partagée.  Qu'importe  alors  l'indigence 
du  langage,  la  vulgarité  des  versets,  s'il  n'y  a 
plus  tout  à  coup  que  la  pure  sonorité  des  âmes 
et  la  fraîcheur  natale  de  l'aveu  reconnaissable 
au  tremblement  des  voix. 

Nous  chantons  comme  des  oiseaux  aveugles 
dans  les  ténèbres  ;  et  ce  n'est  pas  pour  exalter 
le  souvenir  de  la  lumière  perdue.  Nous  livrons 
naïvement  notre  sanglot  à  l'espace,  ainsi  que 
Peau  des  fleuves  aspire  à  la  mer  infinie. 


16  CASERNE 


II 


Parfois  un  chef,  sentant  que  nous  étions  à 
bout  de  ressort,  nous  rassemblait  autour  de  lui 
et,  ainsi  qu'on  remonte  une  pendule,  nous 
donnait  quelques  tours  de  clef.  Il  parlait  comme 
tous  les  gens  de  TÉtat,  comme  tous  les  cauda- 
taires  du  pape,  comme  tous  les  icoglans  du 
sultan.  Il  faisait  miroiter  ses  propos  plus  cha- 
toyants encore  que  cette  verroterie  dont  on 
use  aux  colonies  pour  acquérir  les  matières 
précieuses  à  un  prix  dérisoire.  Il  nous  promet- 
tait le  profit  et  la  récompense  ;  mais,  dans 
chacune  de  ses  paroles,  toutes  juteuses  des 
félicités  annoncées,  on  sentait  la  menace  tapie 
comme  le  noyau  dans  le  fruit.  Il  se  faisait 
insinuant  et  catégorique  tour  à  tour.  Il  solli- 
citait notre  sacrifice  avec  un  lyrisme  cornélien, 
puis  l'exigeait  aussitôt  après  en  laissant  entre- 
voir aux  récalcitrants  des  châtiments  de  choix. 
On  l'écoutait  avidement  ;  et  comment  n'eût-on 
pas  été  attentif  à  qui  prenait  la  peine  de  s'adres- 
ser à  nous  ?  Il  était  tout  à  coup  inspiré  comme 
un  augure.  Il  jurait  que  l'aventure  se  poursui- 
vait sous  d'heureux  auspices  et  que  la  côte  où 
nous  aborderions  en  vainqueurs  serait  bientôt 
en  vue.  Il  énumérait  les  circonstances  favorables 
à  notre  fortune  et  nous  invitait  à  honorer  le 


DANS  LA   chambrée'  17 

Manitou  sympathique  à  nos  aspirations.  Il 
affirmait  que  la  zone  des  vents  et  des  courants 
hostiles  était  enfin  franchie.  Il  louait  la  sain- 
teté de  Tentreprise  et  exaltait  la  grandeur  de 
la  Cause.  Il  renchérissait  sur  ses  propres  pro- 
messes et  nous  offrait  un  nouveau  monde,  un 
avenir  comme  un  jardin  de  paradis  où  nous 
coulerions  des  jours  d'une  douceur  à  ne  pas 
croire.  Et.  presque  tous,  nous  nous  rappro- 
chions de  lui,  comme  autour  de  Colomb  devaient 
se  presser  ses  compagnons  subjugués. 

Mais  les  journées  continuaient  à  tomber 
comme  de  longues  larmes  dans  un  fleuve  d'étec- 
nité  et  le  rivage  de  la  délivrance,  annoncé  par 
la  vigie,  n'était  toujours  pas  en  vue. 

Alors,  nous  nous  étendions  sur  le  sol,  comme 
de3  hommes  qui  n'attendent  plus  aucun  bonheur 
du  mouvement  et  qui  raillent,  de  leurs  corps 
immobiles,  jusqu'à  la  vaine  gravitation  des 
mondes. 


III 


L'heure  de  l'appel  ramenait  les  hommes  dans 
la  chambrée.  De  cinq  heures  et  demie  à 
huit  heures  et  demie,  vautrés  dans  la  chaleur 
grasse  de  la  ville,  ils  s'empiffraient  en  vitesse 
de  tous  les  plaisirs  qui  restaient  à  la  disposi- 
tion   des    troupes    à    l'arrière.    Ils    revenaient 

Caserne  2 


18  CASERNE 

alourdis   par  les   nourritures   et  la  vinasse,  le 
sang  aux  joues  et  parfois  de  sales  images  encore 
dans  les  yeux.  Ils  rentraient,  cinglés  par  l'alcool 
lampe  debout  au  comptoir,  traînant  l'air  frais 
du  dehors  à  leurs  trousses  et  tout  frémi  sants 
encore  du  bain  de  liberté  dans  lequel  ils  venaient 
de  plonger.  Ils  riaient  au  souvenir  des  joies  fur- 
tives  englouties  pêle-mêle  sans  contrôle,   mon- 
naies suspectes  ramassées  à  la  hâte,  bonheurs 
chimériques    qui   laissaient    toujours  le   regret 
des  félicités   plus  certaines.   Il    y    avait    jadis 
la    maison,    les  images   familières,  les  visages 
quotidiens  qui  donnaient  à  Thomme  la  sécurité 
et  presque  tout  l'amour.  Il  y  avait  le  métier  où 
beaucoup  excellaient,  la  peine  et  la  satisfaction 
qui  sont  aux  deux  bouts  de  la  tâche  ;  et  aussi 
les  habitudes,  autour  de  chaque  vie,  pour  plus 
d'aisance  et  de  facilité.  Il  y  avait  pour  toutes 
les  aspirations  le  vaste  et  beau  pays  de  l'avenir, 
cet  avenir  qui  depuis  est  devenu  la  terreur  de 
tous  !  Qu'on  n'invoque  plus  la  noblesse  du  sacri- 
fice, la  sainteté  de  la  souffrance,  au  nom  de  nous 
ne  savons   quelle    apothéose   d'opéra.    Que   les 
endormeurs  de  tout  poil  s'en  aillent  avec  leurs 
drogues.   Crions-leur  notre   vérité.   Cette   ville, 
ses  viandes  succulentes,  ses  vins  et  ses  filles, 
cette  ville  et  cet  âge  nous  font  horreur.  Crevaux 
songe   à   une    petite   salle   à   manger   dans   un 
faubourg  de  Paris  où  il  s'asseyait  tous  les  soirs^... 


DA^•S  LA  CHAMBREE  19 

La  soupière  fumait  sur  la  toile  cirée...  Le  plus 
jeune  des  trois  gosses  s'endormait  sur  les  genoux 
de  sa  mère.  Renaud  pense  à  ses  livres  et  Troufaut 
se  revoit  fermant  les  volets  de  sa  boutique. 
Troufaut  qui  disait  encore  ce  matin  :  «  Pourquoi 
donc,  c'te  guerre  ;  moi,  je  n'y  pige  rien.  Et 
vous  ?  ». 

Malgré  ces  rires,  ces  tapes  sur  les  'épaules, 
tous  ces  simulacres  de  gaieté,  il  n'y  a  pas  de 
joie  ici,  mais  au  fond  de  chaque  homme  de  la 
tristesse  comme  une  vase.  Qu'il  vienne  ce  soir 
le  joueur  de  flûte,  celui  qui  prétend  que  tout 
est  bien  ainsi.  Qu'il  se  penche  sur  chacune  de 
ces  âmes,  qu'il  éc9.rte  d'un  souffle  la  fragile 
écume  des  rires  et  qu'il  plonge,  s'il  l'ose,  jus- 
qu'au fond  de  l'eau  habitée. 

Fileur  de  propos  raisonnables,  honnête  écri- 
vain, journaliste,  politique,  gardien  du  régime, 
homme  de  confiance,  tire  de  ton  instrument  ces 
sons  qui  bercent  et  engourdissent  ;  tu  y  trouveras 
à  coup  sûr  l'assentiment  des  quelques  bouviers 
intéressés  à  la  tranquillité  du  bétail,  mais  tu 
n'auras  pas  la  caresse  de  notre  mufle.  Croyez  à 
mon  onguent,  viens-tu  susurrer  jusqu'ici  ;  il 
adoucit  la  brûlure  des  plaies,  rend  la  lumière 
aux  aveugles  et  facilite  les  agonies.  Amen  et 
merci.  Personne  ici  n'a  envie  de  recevoir  quelque 
mauvais  coup  et  nous  n'avons  que  faire  de 
ta  drogue.  Tu  insistes,  tu  spécules  sur  la  naïveté 


20 


CASERNE 


de  ces  hommes.  Ils  ont,  il  est  vrai,  la  confiance  et 
la  crédulité  des  enfants.  Ils  errent  encore  dans 
les  limbes.  Toute  lanterne  est  bonne  à  ceux  qui 
trébuchent  dans  Tombre,  et  tu  espères  les 
entraîner  sans  peine  vers  l'autel  où  tes  dieux 
impatients  les  attendent.  Ne  triomphe  pas  trop 
vite.  Ils  sont  déjà  quelques-uns  à  savoir  ce 
qu'on  tenait  tant  à  leur  cacher.  Des  ilôts  de 
résistance  se  forment  dans  leur  masse  amorphe. 
La  Graine  sait  bien  qu'une  certaine  fosse  n'en 
sera  pas  moins  devant  chacun  de  nous  quand 
tu  nous  auras  mis  ton  bandeau  sur  les  yeux. 
Troufaut  n'ignore  pas  que  la  souffrance  sera 
toujours  dans  sa  chair  déchirée  après  que  tu 
lui  en  auras  exalté  la  nécessité.  Tu  es  vrai- 
ment trop  gentil  de  nous  offrir  le  moyen  infail- 
lible d'endurer  des  maux  toujours  plus  nom- 
breux ;  mais  nous  savons  quels  desseins  et 
quel?  malfaiteurs  sert  cette  loi  de  résignation 
que  tu  nous  prêches.  Ne  débouche  pa.  tes 
fioles,  endormeur,  et  remballe  ie?  promesses 
de^  bonheur.  Si  tu  nous  aimes,  comme  tu  le  dis, 
recommande-nous  à  tes  patrons  et  obtiens  que 
nous  ne  soyions  plus  écartelés  sur  une  croix 
qui  n'est  pas  la  nôtre.  Pour  le  reste,  n'en  aie 
pas  souci,  nous  y  pourvoirons.  Tu  nous  sommes 
d'accepter  l'inévitable  et  tu  jures  en  levant  la 
main  que  la  route  la  plus  sure  pour  atteindre  au 
bien    est  celle  qui  passe  par  le  crime.  Vicaire 


DANS   LA   CHAMBRÉE  21 

papelard,  ne  nous  promets  plus  un  meilleur 
monde  pour  mieux  nous  tenir  dans  ton  mauvais 
monde.  Ce  monde,  tel  qu"il  est,  nous  sera 
bon  le  jour  où  nous  en  aurons  la  jouis- 
sance. Qu'on  nous  laisse  seulement  faire 
sa  connaissance  d'un  peu  plus  près.  Qu'on 
nous  rende  le  territoire  libéré  de  ses  hypo- 
thèques. Qu'on  nous  rende  également  à 
nous-mêmes.  Voilà  tous  nos  souhaits.  Nous 
n'aurons  pas  peur  d'assumer  le  risque  si 
c'est  à  notre  profit.  Nous  souffrirons  sans 
nous  plaindre  si  c'est  à  notre  compte.  Et 
nous  voulons  bien  mourir  en  tombant  de 
l'arbre  où  nous  aurons  grimpé  par  fantaisie. 


IV 


Un  tuyau  gouttait  toute  la  nuit  sur  ma  tête. 
Je  m'en  détournais  en  vain.  Cette  goutte,  cette 
larme  intarissable  de  l'époque,  me  retrouvait 
toujours. 

Chambrée  nauséabonde,  ce  lieu  était  bien 
celui  qu'il  fallait  à  notre  déchéance.  Ces  pla- 
fonds, ces  murs  dégradés  et  pollués,  ce  par- 
quet gras,  ces  odeurs  qui  venaient  toutes  de 
la  bête  ou  de  la  chose  encrassée  par  le  long 
usage,  ces  répugnants  débris  dans  les  coins 
d'ombre,   convenaient  à  notre  nouvel  état  et 


22  CASERNE 

nous  en  rappelaient  à  chaque  instant  l'horreur 
comme  pour  nous  enlever  toute  possibilité 
d'illusion. 

Les  instruments  des  travaux  héroïques, 
toujours  nets  et  reluisants,  savaient  accrocher 
et  fixer  nos  regards  trop  souvent  tourmentés 
par  le  souvenir  d'autres  images.  Le  soir,  la 
lueur  avare  d'une  lampe  unique  nous  main- 
tenait dans  un  clair-obscur  favorable  au  déve- 
loppement des  pensées  qui  ne  viennent  pas 
du  ciel. 

Autrefois,  ces  hommes  couchaient  dans  des 
lits.  Après  la  fructueuse  journée  de  travail 
créateur,  ils  montaient  au  sommeil,  ils  attei- 
gnaient le  repos  comme  un  faîte  quotidien. 
Aujourd'hui,  sur  ces  paillasses  jetées  à  même 
sur  le  sol,  ils  s'écroulent  chaque  soir  écrasés 
par  la  sombre  fatigue  de  l'esclave  qui  voudrait 
entrer  dans  la  terre  pour  un  anéantissement 
plus  complet. 

Chaque  soldat  possédait  quelques  objets 
personnels  qu'il  entassait  dans  une  caissette 
fermée  à  clef,  car  ceux  qui  étaient  commis  à  la 
défense  des  bient  de  la  communauté  devaient 
d'abord  mettre  le  leur  à  l'abri  des  convoitises 
du  voisin  immédiat. 

Le  clairon  sonnait  l'extinction  des  feux.  Les 
hommes  se  déshabillaient.  Certaines  senteurs 
devenaient     plus     massives.     M.     le    chanoine 


DANS  LA  CHAMBRÉE  23 

quittait  ses  vêtements  avec  des  ruses  cocasses 
que  lui  suggérait  sa  pudibonderie  ecclésiastique. 
Un  ronflement  formidable  annonçait  la  fin 
précoce  de  Maton.  Le  caporal  éteignait  la 
lampe.  Valériot,  le  maigre  juif,  accoudé  sur 
son  grabat  et  faisant  tourner  une  cigarette  au 
bout  de  ses  doigts,  filait  quelques  phrases 
onctueuses  et  obscures.  Puis  Troufaut,  sollicité, 
racontait  une  histoire  du  front.  Il  en  était 
ainsi  presque  chaque  soir.  Ceux  qui  n'y  avaient 
pas  encore  été  interrogeaient  sans  se  lasser  ce 
témoin  qui  avait  l'avantage  d'en  être  revenu. 
«  Croyez-moi,  concluait  toujours  Troufaut  qui 
ne  pouvait  plus  supporter  la  vie  de  caserne, 
vaut  encore  mieux  être  là-bas  qu'ici  ».  Nous 
demeurions  sceptiques,  malgré  tout,  car  il 
était  trop  visible  que  Troufaut  n'avait  qu'une 
médiocre  envie  d'y  retourner.  Le  narrateur 
racontait  pour  la  vingtième  fois  l'assaut  du 
plateau  de  Vauquois,  mais  le  sommeil  lui 
enlevait  jes  auditeurs  un  à  un. 

—  La  ferme,  là-dedans  !  gueulait  tout  à 
coup  le  caporal  ou  quelque  dormeur  éveillé 
par  le  bruit  des  voix. 

Troufaut  se  taisait  et  les  quelques  yeux  encore 
ouverts  laissaient  retomber  leurs  paupières. 

Un  premier  rat  sortait  alors  de  son  trou  pour 
prendre  sa  part  des  biens  libérés  par  le  sommeil 
des  hommes. 


LE  PREMIER  SOIR 


IL  tire  sa  montre.  Il  y  a  déjà  un  peu  plus 
d'une  heure  qu'il  est  entré  dans  cette  cham- 
brée pour  la  première  fois.  La  journée  s'avance 
et  les  ombres  commencent  à  s'épaissir.  La  nuit 
l'ampute  de  tout  le  vaste  espace  offert  à  ses 
yeux  à  travers  les  vitres  et  rétrécit  son  domaine 
jusqu'à  le  faire  tenir  tout  entier  dans  cette 
chambre  sordide  où  grouillent  une  soixantaine 
d'hommes  comme  des  volailles  empilées  dans 
des  caisses  pour  le  marché. 

Le  froid,  l'humidité,  la  mélancolie  de  l'heure, 
le  cherchent  et  le  trouvent  à  travers  ses  vête- 
ments ;  mais  s'il  boutonne  son  pardessus  d'un 
geste  instinctif,  ce  n'est  pas  seulement  à  cause 
du  frisson  qui  vient  de  le  secouer,  c'est  pour  se 
défendre  contre  une  attaque  plus  redoutable 
encore  et  sauver,  d'une  fin  pareille  à  la  mort, 
l'homme  qu'il  fut  jusqu'ici. 

Il  est  au  seuil  d'une  nouvelle  vie  que  rien  en 
lui  n'appelait  et  dont  il  sait  qu'il  ne  pourra  rien 
aimer.  Non,  ce  n'est  pas  le  froid  seul  qui  le  fait 
trembler,  mais  une  anxiété  comparable  à  celle 


28  CASERNE 

qui  étreint  l'être  vivant  à  l'approche  du  dé- 
nouement. La  tristesse  de  la  tombe,  comme  une 
bruine  qui  endort,  s'insinue  sous  ses  paupières 
et  il  sourit  en  même  temps  qu'il  songe  au  repos 
qui  est  la  récompense  de  tous  ceux  qui  ont 
atteint  le  terme.  Ne  plus  être  !  Se  détendre,  se 
défaire  dans  les  eaux  profondes  et  calmes. 
Volupté  d'aspirer  à  la  dissolution  prochaine  ! 

Il  est  pareil  à  l'arbre  nouvellement  trans- 
planté. Les  racines  froissées,  blessées,  roulées 
en  boule,  les  feuilles  recroquevillées,  la  sève 
comme  un  sang  qui  se  caille,  il  se  recueille  dans 
sa  stupeur.  L'ébranlement  fut  tel  quand  on 
l'arracha  au  sol  où  il  tenait  par  tant  de  fibres, 
qu'il  en  souffre  encore  dans  son  tronc  noueux, 
dans  toutes  ses  branches  et  jusque  dans  la 
plus  petite  de  ses  feuilles.  Peu  lui  importe 
aujourd'hui  le  nouveau  terrain  où  il  lui  faudra 
désormais  subsister,  lutter  et  croître  selon  la 
nécessité  imposée  à  toute  chose  vivante.  Terres 
jectisses,  terre  arable,  sédiments  impénétrables, 
riche  terreau  ou  sable  avare,  provendes  insoup- 
çonnées, sources  souterraines,  il  y  a  là  tout  un 
continent  inconnu  à  explorer,  mais  dont  ne 
veut  pas  se  soucier  l'arbre  meurtri  qui  ne  sait 
plus  que  sa  douleur  et  va  peut-être  mourir  de 
ne  pas  pouvoir  oublier  la  terre  ancienne  où  il 
vécut. 


LE  PREMIER  SOIR  29 

Il  pense  à  cette  vie  qui  était  la  sienne  et 
qu'il  lui  a  fallu  quitter  contre  son  gré.  Il  pense 
à  ses  amis  dispersés,  à  ses.  livres,  à  son  travail 
abandonné,  à  sa  table  où  il  méditait,  le  soir, 
accoudé  en  face  de  la  lampe.  Sa  vie  était  digne 
et  féconde.  Cette  certitude,  il  ne  la  confierait 
à  personne,  mais  il  pouvait  bien  la  porter  dans 
le  secret  de  son  être,  sans  orgueil,  mais  non  sans 
regret.  Il  était  de  ceux  qui  ont  la  fortune  de 
croire  à  leur  tâche.  Et  croire  à  Toeuvre  de  son 
intelligence,  de  son  cœur  et  de  ses  mains  — 
j'en  appelle  au  plus  modeste  d'entre  vous  tous  — 
cette  présomption  n'est-elle  pas  permise  ? 
Sans  doute,  et  il  le  sait  bien,  il  était  de?  vies 
plus  lumineuses  que  la  sienne,  des  vies  pareilles 
à  ces  feux  que  les  pâtres  allument  sur  les  hautes 
montagnes  ;  mais  quel  homme,  même  obscur, 
n'a  pas  une  tendre  faiblesse  pour  ce  qui  cons- 
titue son  bien  propre  ?  Il  était  des  efforts  plus 
importants  que  le  sien,  plus  sûrement  profi- 
tables à  la  communauté  des  vivants  ;  mais 
encore,  quel  homme  est  assez  dénaturé  pour  ne 
pas  chérir  l'enfant  de  sa  chair  plus  que  tous  les 
autres  ?  Et  puis  aussi,  pour  quelle  œuvre  inhu- 
maine de  destruction  et  de  mort  avait-il  été 
contraint  de  déserter  la  sienne  ?  Oh  !  il  ne  se 
retranchait  pas  dans  un  ressentiment  égoïste. 
Il  n'avait  rien  d'un  prince  détrôné  qui  pleure 
ses  privilèges  perdus.  Il  eût  même,  en  d'autres 


30  CASERNE 

circonstances,  porté  allègrement  sa  part  des 
maux  qui  allaient  s'abattre  sur  tous  les  hommes' 
de  son  temps,  car  il  ne  professait  aucune  de  ces 
théories  qui  offrent  à  leurs  fidèles  de  bonnes 
recettes  pour  se  laver  les  mains  des  difficultés 
communes.  Mais  comment  pouvait-il,  de  quel- 
que façon  que  ce  fût,  participer  avec  un  cœur 
léger  et  une  âme  satisfaite  au  crime  de  l'époque  ? 
Comment  croire  à  la  régénération  du  monde  par 
la  baïonnette  et  le  canon  ?  aux  vertus  de  quel- 
ques drôles  qui  tenaient  en  leurs  mains  les 
destinées  des  peuples  ? 


*  * 


Des  hommes  qu'il  ne  connaît  pas  encore  vont 
et  viennent  autour  de  lui.  Le  mystère  dont  ils 
sont  tous  également  enveloppés  les  mêle  dans 
l'ombre  de  la  chambrée  et  en  fait  à  ses  yeux 
une  seule  masse  humaine  bruyante  et  anonyme. 
Ce"  pas,  ces  paroles  qui  s'entrecroisent,  ces 
rires,  cette  toux  et  ce  sifflotement,  iPles  per- 
çoit avec  indifférence,  car  parmi  le  ruissellement 
des  sonorités,  aucune  ne  lui  désigne  au  passage 
une  personne  qu'il  puisse  nommer.  Il  reste 
enfermé  dans  le  petit  univers  de  ses  pensées 
intimes.  11  est  seul  dans  une  barque,  au  milieu 
de  l'océan  et  il  peuple  de  son  rêve  l'espace 
désert. 


LE  PREMIER  SOIR  31 

Mais  voici  qu'on  allume  la  lampe  et,  instinc- 
tivement, les  hommes  s'approchent  et  se  ras- 
semblent autour  d'elle.  Il  peut  enfin  les  regarder 
tout  à  son  aise,  et  la  lumière,  qui  a  mis  brus- 
quement un  peu  d'intimité  dans  ce  lieu  presque 
public,  l'y  invite,  l'y  oblige  presque.  Il  n'est 
plus  seul  dans  sa  barque  puisqu'il  touche  au 
port  et  peut  déjà  voir  les  gens  qui  vont  et 
viennent  le  long  de  la  jetée.  Il  atterrit.  Les 
visages  de  ceux  qui  sont  là  se  distinguent  les 
uns  des  autres.  Il  les  examine  avec  patience, 
an  à  un.  Il  commence  à  les  connaître  dans  leurs 
détails.  Les  figures,  les  mains,  les  corps  tout 
entiers,  il  les  arrache  à  une  nuit  où  il?  étaient 
restés  ensevelis  jusque-là.  Ainsi  le  sculpteur, 
avec  une  obstination  appliquée,  fait  lentement 
jaillir  de  l'argile  la  forme  humaine  qu'elle 
recelait.  Il  déchiffre  un  texte,  avec  intérêt,  avec 
passion  certes,  mais  pas  encore  avec  amour. 
Il  mentirait  s'il  parlait  d'une  sympathie  subite 
pour  ses  compagnons  de  hasard.  Il  lui  sont  aussi 
indifférents  que  tous  ceux  à  côté  desquels  il 
s'est  trouvé  pour  quelques  instants  seulement, 
au  cours  de  sa  vie,  dans  les  rues,  les  théâtres 
et  les  trains.  Il  juge  sans  indulgence  ces  hommes 
qu'il  voit  pour  la  première  fois.  Il  les  trouve 
presque  tous  laids  et  vulgaires.  Ils  rient  gras- 
sement, étalent  la  pire  grossièreté  et  semblent 
accepter  leur  sort  avec  une  passivité  animale 


32  CASERNE 

qui  le  révolte.  Il  s'afflige  de  se  sentir  aussi  loin 
d'eux.  Il  y  a  là  un  gros  bonhomme  aux  lèvres 
lippues  et  aux  cheveux  frisés  qui  ne  peut  dire 
trois  paroles  sans  les  accompagner  d'un  geste 
crapuleux  ;  un  petit  homme  chétif  qui  exhibe 
entre  deux  oreilles  aplaties  un  museau  pointu 
de  fouine  et  qui  égrène  avec  volubilité  tout  un 
chapelet  de  bourdes  énormes  ;  un  autre,  le 
plus  âgé  de  tous  certainement,  résigné,  flétri. 
décoloré,  tel  un  navet  oublié  dans  la  cave,  et 
qui  hoche  la  tête  de  temps  à  autre  en  bre- 
douillant une  approbation  incompréhensible  ; 
un  grand  diable  aussi  qui  porte  un  gros  nez 
rouge  de  carnaval  dans  un  pâle  visage  de 
carême  et  glousse  à  tout  propos  en  minaudant 
comme  une  fille  chatouillée.  D'autres  encore, 
beaucoup  d'autres,  figures  plates  et  d'andouilles, 
hélas  !  faces  joufflues,  dodues,  suiffeuses,  comme 
gonflées  à  coups  de  pompe,  gueules  de  raie  et 
d'empeigne,  poupées  grotesques  de  carton, 
têtes  de  foire  et  de  massacre,  têtes  de  lard  et 
têtes  d'âne,  mascarons  d'ennui  et  masques 
hilares,  phénomènes,  échantillons,  bric-à-brac 
d'humanité,  pas  très  belle,  pas  très  drôle,  d'hu- 
manité quand  même,  dont  il  fait  aussi  partie, 
pas  mieux  tourné  ni  fignolé,  humanité  qu'il 
faut  bien  prendre  telle  qu'elle  est,  et  qui  n'est 
pas  responsable,  après  tout,  des  négligences 
du  Seigneur,   son  auteur.   Parmi  la  bande  des 


LE  PREMIER  SOIR  33 

civils  dépaysés,  quatre  ou  cinq  uniformes.  Ceux- 
là  montrent  par  leur  aisance  qu'ils  sont  déjà 
assimilés.  Ils  font  les  honneurs  de  la  maison 
avec  un  petit  air  supérieur  que  tout  le  monde 
trouve  légitime.  Ils  forment  une  petite  con- 
frérie à  part  et  correspondent  par  sous-entendus 
et  clins  d'œil.  Ce  sont  des  hommes  qui  ont  déjà 
un  passé  commun.  Chacun  des  autres  sent 
combien  il  serait  important  de  s'insérer  au 
plus  vite  dans  ce  petit  groupe  où  il  n'est  guère 
question  que  de  tuyaux  et  de  filons.  Il  y  a  une 
biirenchère  d'amabilités  et  de  flatteries  serviles 
autour  des  porteurs  d'uniformes.  On  les  assaille 
de  questions,  on  sollicite  avec  déférence  leur 
avis,  on  les  écoute  bouche  bée  et  on  rit  bruyam- 
m.ent  avec  eux  chaque  fois  qu'ils  veulent  bien 
en  donner  le  signal.  C'est  qu'il  s'agit  pour  les 
derniers  venus  de  s'adapter  le  plus  rapidement 
possible  à  la  nouvelle  situation  qui  leur  est 
faite.  S'adapter,  tout  est  là.  Jusque  sous  les 
canons,  dans  leurs  cagnas,  ils  ne  chercheront 
pas  autre  chose.  Et  même,  dans  le  trou  d'obus, 
veillant  la  nuit  à  vingt  mètres  de  la  mitrail- 
leuse ennemie,  leur  corps  cherchera  la  position 
la  moins  inconfortable.  La  mobilisation  ?  La 
guerre  ?  Ce  sont  là  les  grandes  causes,  loin- 
taines et  obscures,  pareilles  à  celles  qui  régissent 
les  destinées  de  l'univers.  On  ne  peut  que  s'ap- 
pliquer à  en  subir  les  conséquences  tant  bien 

Caserne  3 


34  CASERNE 

que  mal.  Et  on  y  trouve  alors  assez  d'occu- 
pation pour  n'avoir  plus  le  temps  de  songer  à 
se  révolter  contre  elles.  La  tâche  la  plus  urgente 
est  de  s'installer  aussi  commodément  que  pos- 
sible à  la  place  où  le  flot  vous  a  rejeté.  Il  faut, 
au  plus  vite,  organiser  coûte  que  coûte  sa  petite 
vie  en  essayant  d'y  introduire  le  minimum  de 
sécurité  et  de  confort  que  peut  permettre  un 
état  aussi  précaire  que  l'état  de  guerre. 

—  On  a  l'eau  juste  au  pied  de  l'escalier, 
dit  un  homme.  Ça,  c'est  de  la  veine. 

Chacun,  d'ailleurs,  est  déjà  persuadé  que  sa 
bonne  étoile  l'a  conduit  dans  la  meilleure  cham- 
brée de  la  caserne  et  qu'il  y  occupe  une  place 
de  choix.  Aucun  ne  changerait  sa  paillasse 
contre  celle  du  voisin.  La  personnalité  la  moins 
accusée  sait  vite  marquer  à  son  chiffre  les  objets 
dont  elle  use  et  ceux-ci,  d'autre  part,  savent 
vite  aussi  imposer  un  singulier  attachement  à 
leurs  possesseurs.  Ces  hommes  qui  sont  là 
depuis  quelques  heures  à  peine  sont  déjà  pris, 
comm.e  au  lasso,  par  cent  liens  subtils  et  ils 
ont  hâte,  dirait-on,  d'en  nouer  mille  autres 
encore.  Cette  chambre  ou  plusieurs  d'entre 
eux  sont  entrés  avec  horreur  ne  leur  paraît 
plus  si  étrangère,  ni  si  triste.  L'air  qu'ils  y 
respirent  est  maintenant  chargé  d'eux-mêmes 
et  ils  achèvent  d'y  mouler,  pleins  de  sordides 
espoirs,  une  nouvelle  vision  de  leur  vie.  Inconnus 


LE  PREMIER  SOIR  35 

ce  matin  les  uns  aux  autres,  les  voici  comme 
des  convives  réunis  autour  de  la  même  table. 
Leurs  corps  si  semblables  baignent  sans  en 
souffrir,  sans  même  le  savoir,  dans  les  chaudes 
odeurs  qui  choquèrent  ce  matin  plus  d'un 
nez  sensible.  Et  leurs  fronts,  sous  la  lampe 
unique,  comme  des  coupes  se  cherchant  pour 
un  toast,  afin  de  mieux  mêler  leurs  pensées  se 
rapprochent  de  plus  en  plus.  Ils  ont  pris  pos- 
session de  leur  nouveau  royaume  bon  gré  mal 
^ré.  La  cruche  est  là  sur  la  table  et  le  crachoir 
dans  le  coin  là-bas.  Cette  chambrée  est  devenue 
une  province  soigneusement  explorée.  La  limite 
de  la  forêt  vierge  a  été  reculée  jusqu'au  seuil 
de  la  chambrée  voisine  et  son  empire  se  rétré- 
cira chaque  jour  un  peu  plus.  Etude  des  lieux 
et  des  êtres,  inventaire  des  objets,  des  nourri- 
tures et  des  places,  examen  des  possibilités, 
oh  !  pas  pour  un  vain  jeu  et  le  plaisir  de  l'esprit, 
mais  seulement  pour  le  corps  avide  de  se  caler 
dans  une  alvéole  habitable. 

Entassés  pêle-mêle  dans  la  charrette  qui  les 
menait  au  supplice,  les  condamnés  cherchaient 
encore  la  place  la  plus  commode  et  l'attitude 
la  moins  fatigante. 

Tu  chercheras  à  t 'adapter  jusqu'à  la  minute 
qui  précède  la  mort  ! 

Onzième  commandement  !  Et  le  plus  im- 
périeux de  tous. 


36  CASERNE 

Dès  que  les  exigences  du  corps  sont  à  peu 
près  satisfaites,  l'esprit  se  laisse  glisser  du  mât 
de  vigie  où  l'inquiétude  seule  le  tenait  éveillé. 

Quelques  hommes  sont  descendus  au  réfec- 
toire. D'autres  qui  avaient  apporté  des  pro- 
visions pour  ce  premier  jour  se  disposent  à  les 
manger  ensemble  et  improvisent  une  instal- 
lation. Les  musettes  se  font  des  aveux  mutuels. 
Des  paquets  sont  déficelés.  De  la  charcuterie, 
des  fruits,  des  bouteilles  apparaissent.  Le  pre- 
mier litre  est  réparti  entre  tous  les  quarts  pour 
la  communion,  et  on  trinque  gaiement. 

Manger  !  Et  boire  !  Ah  !  oui.  Il  faut  bien. 
Le  corps,  toujours.  Le  bougre  sait  réclamer  ce 
qui  lui  est  dû.  Et  celui  qui  était  resté  jusqu'ici 
à  l'écart  sur  sa  paillasse  se  soulève  à  son  tour 
et  saisit  un  paquet  qu'il  avait  posé  sur  la  planche 
en  entrant.  Mais  les  autres  l'appellent.  Qu'a- 
t-il  à  rester  comme  ça,  seul,  dans  son  coin  ? 
Peut-être  qu'on  le  dégoûte  ?  Monsieur  dai- 
gnera-t-il  accepter  deux  doigts  d'Aramon  ? 
On  l'en  prie,  la  casquette  à  la  main.  Allons, 
quoi,  on  est  tous  des  copains  ici.  On  va  se  serrer 
autour  de  l'auge  pour  lui  faire  une  petite  place, 
qu'il  avance.  Faut  pas  qu'il  se  laisse  aller  à 
cultiver  tout  seul  dans  le  noir.  On  lui  verse  un 
quart  de  vin  qu'il  veut  absolument  refuser  et 
qu'il  lui  faut  bien  accepter  finalement.  Accep- 
ter !  Accepter  !   N'est-ce  pas  la  loi  ?  Accepter 


LE  PREMIER  SOIR  37 

et  renoncer.  Ceux-là  et  tous  les  autres,  ceux 
d'en  bas,  du  milieu  et  d'en  haut,  ceux  de  tous 
les  étages  de  la  société  ont-ils  jamais  fait  autre 
chose  ?  Le  plus  malin,  ou  qui  se  figure  tel,  celui- 
là  même  qui  croit  commander  aux  événements 
n'échappe  pas  à  la  servitude  des  brancards  et 
du  harnais.  Et,  toujours,  est  le  plus  facilement 
conduit  celui  qui  croit  mener  les  autres. 

Et  lui  seul,  entre  tous,  aurait  la  prétention 
de  brouter  librement  au  pré  ?  Allons  donc  ! 
i^o  plus  indépendant,  dès  qu'il  a  perdu  un  har- 
nais, n'aspire  qu'à  en  retrouver  un  autre.  Etre 
attelé  et  se  laisser  diriger,  pour  une  sécurité 
même  relative,  même  provisoire,  n'est-ce  pas 
là  ce  qu'ils  désirent  presque  tous  ? 

Tant  qu'il  y  a  de  la  vie,  il  y  a  de  l'espoir,  dit 
la  sagesse  populaire.  De  l'espoir,  oui,  c'est-à-dire  : 
la  perspective  de  vivre  encore  quelque  temps. 
Continuer  à  être  !  religion  de  toute  chose  vivante 
qui  veut  simplement  durer,  dans  n'importe 
quelles  conditions,  à  tout  prix,  durer  en  souf- 
frant le  moins  possible. 

Patience,  l'arbre  transplanté,  dès  qu'il  sera 
revenu  de  sa  stupeur,  enverra  quelques  petites 
racines  à  la  découverte  dans  le  nouveau  sol 
où  il  saura  s'attacher,  chaque  jour  un  peu 
plus  fortement,  par  une  chevelure  inextricable 
de  liens  sans  cesse  multipliés.  Dans  la  terre  la 


38  CASERNE 

plus  ingrate,  il  trouvera  sa  subsistance.  Tant 
qu'il  y  a  de  la  \âe,  il  y  a  la  possibilité  de  la  faire 
durer.  L'arbre  se  reprendra  à  vivre  et  à  croître 
selon  la  loi  qui  lui  est  dictée.  Ses  feuilles  d'hier 
tomberont,  comme  les  vains  souvenirs  d'un 
passé  révolu.  La  sève  continuera  à  le  parcourir 
dans  toutes  ses  dépendances,  à  porter  dans  ses 
ramifications  les  plus  lointaines  le  message  de 
la  loi  commune  à  tous  les  êtres.  Car,  tant  qu'il 
y  a  de  la  vie,  il  faut  d'abord  vivre.  Il  faut  naître 
de  soi,  et  sans  se  reposer  un  seul  jour.  La  mort 
n'est  pas  devant,  mais  derrière,  seulement 
dans  la  vie  usée.  Et  c'est  pourquoi  l'hom.me 
vivant  pénètre  d'un  pied  léger  dans  l'aventure 
de  l'avenir.  Devant  lui,  c'est  toujours  la  vie, 
l'innombrable  germination,  la  naissance  éter- 
nelle de  l'univers  promise  à  son  appétit. 

On  partage  avec  lui  les  nourritures.  On  lui 
parle.  On  le  questionne.  Il  mord  à  mille  hame- 
çons. Et  lui  aussi,  le  rebelle,  commence  à 
s'apprivoiser.  Il  tait  les  pensées  qui  ne  seraient 
pas  comprises  par  ces  hommes.  Il  use  de  leur 
vocabulaire  pour  mieux  se  mettre  à  leur  portée, 
et,  même,  il  descend  jusqu'à  mentir  à  sa  cons- 
cience pour  escroquer  leur  sympathie  en  se 
montrant  pareil  à  eux.  Il  sourit  aussi,  et  déjà 
sans  effort,  aux  plaisanteries  du  plus  stupide 
de  ses  nouveaux  compagnons.   La  grossièreté 


LE  PREMIER  SOIR  39 

du  gros  frisé  ne  le  choque  plus  autant.  Il  s'ha- 
bitue, lui  aussi  !  Il  s'adapte,  oh  !  honte.  Mais, 
n'est-ce  pas  la  loi  ?  Il  s'informe,  auprès  de  ceux 
qui  savent,  des  choses  qu'il  ignore  encore.  Où 
sont  donc  ce  dégoût  et  cette  horreur  de  la 
tâche  misérable  à  accomplir  qui  l'inclinaient 
sur  un  abime  il  y  a  si  peu  de  temps  ?  Mais 
quoi,  ne  faut-il  pas  d'abord  être  ?  Vivre  ? 
Vivre  tout  de  suite,  et  calmer  la  faim,  et  brosser 
ses  souliers.  Qu'a-t-il  entendu  ?  Il  dresse 
l'oreille.  Il  paraît  qu'il  y  a  un  poste  libre  dans 
un  service  qu'on  dit  meilleur  que  les  autres. 
L'emploi,  justement,  semble  avoir  été  créé  pour 
lui.  Il  s'intéresse.  Il  sourit.  Il  remercie.  Celui 
qui  le  renseigne  est  l'un  de  ceux  qui,  au  premier 
abord,  lui  ont  été  les  plus  antipathiques.  S'en 
souvient-il  ?  Ces  hommes  sont  presque  tous 
de  braves  types  et  plus  d'un  montre  du  bon 
sens,  voire  même  une  certaine  qualité  de 
finesse.  Le  gros  frisé  qui  offre  si  chiquement 
ses  provisions  a,  sans  nul  doute,  un  cœur  excel- 
lent. Sa  grossièreté  ?  Ses  gestes  obscènes  ?  Oui, 
bien  sûr  ;  mais  il  est  si  drôle  î  Chaque  visage 
et  chaque  voix  correspondent  maintenant  à 
un  nom  qu'il  connaît.  Celui  qui  rit  en  ce  moment 
derrière  son  dos,  c'est  Maton.  Il  n'est  plus 
seul. 

La  guerre  ?  Le  crime  innombrable  ?  La  révolte 
de  la  conscience  ?  Chut  !  L'homme  qu'il  était 


40  CASERNF. 

ce  matin  encore  s'est  assoupi  au  fond  de  lui. 
il  n'est  plus  qu'un  pauvre  diable  parmi  d'autres 
sur  la  terre  où  il  doit  vivre,  coûte  que  coûte, 
et  tout  de  suite.  Il  n'est  plus  occupé  qu'à 
écarter  des  obstacles  et  à  évincer  des  périls 
immédiats.  Au  milieu  de  la  mer  démontée,  il 
s'efforce,  comme  tout  le  monde,  de  se  maintenir 
sur  son  rocher.  Il  faut  vivre  chaque  minute  qui 
se  présente  et  s'y  caler  commodément  ainsi 
que  l'exige  le  corps,  le  corps  chéri  et  si  sensible. 
La  sommation  impérieuse  de  l'ange  intérieur,  la 
nécessité  de  tuer  dans  trois  mois,  la  menace 
de  la  mort  pour  soi-même  à  cent  kilomètres 
d'ici...  On  repensera  à  toutes  ces  choses  dès 
qu'on  en  aura  fini  avec  les  fâcheux  qui  insis- 
tent à  l'instant  même  au  seuil  du  logis.  Le  souci 
le  plus  urgent  à  neuf  heures  moins  dix  est  de 
dénicher  à  tout  prix  un  polochon  pour  ne  pas 
passer  une  trop  mauvaise  nuit.  La  question 
qui  va  se  renouveler  avec  le  plus  d'insistance 
avant  le  sommeil  est  celle  de  savoir  si  on  aura 
assez  de  chance  demain  matin  pour  rencontrer 
ce  sergent  qu'on  doit  solliciter  au  sujet  de  la 
place  convoitée. 

Le  pèlerin  ne  veut  plus  s'arrêter  une  seule 
minute  avant  d'avoir  atteint  le  but  de  son 
voyage,  mais  à  la  porte  de  la  première  auberge, 
son  corps,  si  savamment  exigeant,  le  trahira. 
A  chaque  minute  suffit  sa  tâche. 


LE  PREMIER  SOIR  41 

Il  y  a  dix  mille  prisonniers  au  tableau  du 
communiqué  ce  soir,  et  c'est,  bien  sûr,  une 
nouvelle  importante.  Mais  voici  qu'on  lui 
apprend  qu'en  donnant  une  pièce  au  garde- 
magasin,  on  peut  obtenir  une  belle  capote 
neuve  ;  et  c'est  une  nouvelle  plus  importante 
encore  car,  quoi  qu'on  puisse  penser,  il  vaut 
mieux  le  penser  dans  un  vêtement  neuf  et 
seyant  que  dans  une  pelure  crasseuse  d'un 
passé  redoutable. 

Despotisme  de  l'être  actuel  !  Immolation 
de  l'avenir  à  la  journée  présente  !  Irréalité  de 
tout  ce  qui  n'est  pas  la  minute.  D'abord  manger, 
et  dormir  quand  vient  le  sommeil,  et  se  laver, 
et  enfiler  son  pantalon,  et  se  gratter.  D'abord 
obéir  et  n'omettre  aucun  des  gestes  nécessaires 
pour  que  l'être  continue  à  exister  dans  ■ 
seconde. 

Il  s'écoulera  avec  les  minutes,  entre  les  rn\ 
préparées.  Il  succombera  à  tous  les  pièges,  il 
sera  la  proie  aveugle  des  innombrables  con- 
jurés qui  le  guettent  pour  le  porter,  sans  qu'il 
s'en  aperçoive,  ou  presque,  jusqu'où  il  s'était 
juré  de  ne  point  aller. 

Le  voilà  qui  raconte  à  son  tour  des  histoires 
et  qu'on  l'écoute.  Comme  il  parle  bien.  II  en 
est  lui-même  surpris.  C'est  un  gaillard  qui  sait 
beaucoup  de  choses  et  a  le  don  de  s'exprimer 
avec  aisance.  Il  s'enhardit.  Il  prend  de  l'assu- 


42  CASERNE 

rance...  et  du  plaisir  à  se  sentir  écouté  avec  tant 
d'attention.  Il  accepte  avec  délice  l'hommage 
silencieux  de  ces  hommes  qu'il  méprisait  il  y 
a  à  peine  quelques  heures.  La  conscience  sou- 
daine de  son  pouvoir  sur  eux  et  le  vin  qu'il  a 
bu  le  grisent  un  peu.  Il  domine  un  auditoire 
soumis  et  il  goûte  la  joie  d'un  triomphe.  Pourtant, 
il  n'est  qu'un  vaincu. 

Allons,  tout  est  bien.  Le  voilà  pris,  et  plus 
vite  qu'on  n'aurait  pu  l'espérer.  Le  méfiant 
est  entré  dans  la  trappe.  Le  révolté  a  fait  sa 
soumission. 

Et  les  dieux  cruels,  contents  de  leur  esclave, 
lui  jettent  comme  une  gratification  les  sourires 
approbateurs  et  les  flatteries  de  ses  compa- 
gnons de  chaîne. 


AUXILIAIRES 


ON  sait  quel  discrédit,  bien  immérité  d'ail- 
leurs, s'est  attaché  aux  utiles  fonctions  du 
soiJat  auxiliaire  depuis  qu'un  certain  nombre 
de  solides  gaillards  aptes  à  des  besognes  plus 
viriles  et  plus  glorieuses  ont  réussi,  grâce  à  des 
complaisances  criminelles,  à  s'incruster  dans 
les  services  de  l'arrière.  Nous  n'étions  que  de 
pauvres  citoyens  égrotants,  mais  nous  avions 
pourtant  conscience  de  servir  selon  nos  moyens, 
avec  une  'application  méritoire  et  une  absence 
complète  d'ambition  personnelle,  la  cause  de 
nos  maîtres  bien-aimés.  D'autre  part,  notre 
condition  d'auxiliaires,  bien  loin  de  nous  valoir 
cette  sécurité  que  tant  de  bouillants  patriotes 
nous  reprochaient,  nous  maintenait  dans  un 
état  de  continuelle  et  douloureuse  incertitude. 
La  cloison  qui  nous  séparait  du  service  armé 
manquait  tellement  d'étanchéité  qu'elle  per- 
mettait toutes  les  infiltrations.  C'était,  dans  les 
deux  sens,  un  va-et-vient  ininterrompu.  Des 
bonshommes,  fruits  mal  venus,  mollets  et 
pauvres  en  jus,  nous  étaient  chaque  jour  enlevés 


46  CASERNE 

pour  être  expédiés  au  front  d'où  nous  revenaient 
d'autres  sujets  déjà  usagés  et  si  bien  vidés  de 
leurs  forces  qu'ils  ressemblaient  à  des  citrons 
pressés  par  quelque  appareil  breveté.  Nous 
nous  attendions  tous  à  être  happés  par  la  méca- 
nique un  jour  ou  l'autre  et  nous  savions  dans 
des  transes  bien  compréhensibles.  Je  prétends 
qu'il  vaut  mieux  être  un  condamné  qu'un  pré- 
venu. Dès  que  le  jugement  l'a  frappé,  l'accusé 
cesse  de  le  craindre  et  la  paix  redescend  peu  à 
peu  en  lui.  On  n'ignore  pas  que  le  malfaiteur 
traqué  pendant  de  longs  jours  goûte  un  véri- 
table soulagement  aussitôt  après  son  arres- 
tation et  l'aveu  de  son  crime.  Cette  situation 
d'attente  finissait  par  devenir  si  intolérable  à 
certains  d'entre  nous  qu'ils  s'offraient  d'eux- 
mêmes  a  la  Bête  avant  qu'elle  ait  jeté  son 
dévolu  sur  eux  ;  mais  c'était  le  plus  souvent 
sans  succès  car  les  choses  devaient  se  passer 
selon  un  rite  convenu  qui  comportait  de  nom- 
breuses péripéties. 

* 
*  * 

Tous  les  matins,  après  nous  être  comptés 
par  quatre,  nous  nous  mettions  en  route  pour 
le  ministère  des  Délassements  Nationaux.  Nous 
marchions  les  uns  derrière  les  autres  en  tenant 
la  tête  bien  droite  ainsi  que  cela  nous  était 
recommandé. 


AUXILIAIRES  47 

Le  vétusté  bâtiment  engloutissait  deux  fois 
par  jour  notre  longue  colonne  sans  le  moindre 
tressaillement.  On  sentait  qu'il  se  souciait  aussi 
peu  de  nous  que  d'un  chapelet  de  saucisses. 
Dès  que  le  dernier  homme  avait  franchi  son 
seuil,  le  ministère  retournait  à  son  sommeil  de 
brute  qui  digère.  Son  horloge,  indifférente, 
continuait  à  aller  son  petit  train-train  comme 
si  rien  ne  s'était  passé.  Et  la  rue  cherchait  en 
vam  à  intéresser  ses  deux  cents  fenêtres  voilées 
de  blanc  comme  les  yeux  de  certains  aveugles. 

Quelle  somme  d'efforts  patients  et  de  soins 
intelligents  nous  venions  engloutir  tous  les 
jours  dans  les  flancs  de  cette  ingrate  bâtisse! 
Nos  sacrifices  à  l'État  et  au  gouvernement, 
moins  cruels  il  est  vrai  que  ceux  de  nos  frères 
du  service  armé,  nous  semblaient  néanmoins 
dignes  d'être  mieux  appréciés.  Nous  avions 
abandonné  toutes  nos  libertés,  remisé  nos 
convictions  personnelles  et  étalé  notre  amour- 
propre  comme  un  tapis  sous  les  pieds  de  nos 
maîtres.  Nous  avions  déserté  des  travaux  sou- 
vent captivants  et  utiles  pour  une  tâche  rebu- 
tante-dont  la  nécessité  nous  échappa  toujours. 
Nous  avions  consenti  à  coucher  dans  Fétable 
et  à  manger  dans  l'auge.  Mais  en  échange  de 
nos  renoncements  et  de  nos  peines,  du  zèle 
aussi  avec  lequel  nous  accomplissions  notre 
tâche,  nous  ne  récoltions  guère  que  les  engueu- 


48  CASERNE 

lades  quotidiennes  de  nos  supérieurs.  Je  n'ignore 
pas  que  de  nobles  âmes  ont  su  rester  semblables 
à  elles-mêmes  dans  le  pire  esclavage  et  je  ne 
pense  pas  seulement  à  Épictète.  Mais  nous 
n'étions  que  de  très  pauvres  hommes  sensibles 
aux  moindres  marques  d'affection  et  non  des 
héros  marmoréens.  Toutefois,  en  dépit  des 
cruelles  déceptions  dont  nous  étions  chaque 
jour  abreuvés,  nous  ne  nous  laissions  pas 
abattre  et  je  crois  qu'on  aura  plus  tard  quelques 
raisons  de  reconnaître  que  nous  aussi  nous  avons 
bien  mérité  de  la  Cause.  Je  suis  arrivé,  pour 
ma  part,  à  compulser  et  annoter  onze  cents 
dossiers  dans  une  journée.  Il  est  vrai  que  je 
faisais  partie  de  la  fameuse  équipe  dite  des 
«  Grands  bouffeurs  de  boulot  )).  Quel  chro- 
niqueur relatera  jamais  les  secrets  mais  épiques 
combats  livrés  par  nous  dans  les  galeries  téné- 
breuses des  Délassements  aux  régiments  innom- 
brables de  dossiers  poussiéreux.  Nous  fûmes 
plus  d'une  fois  près  de  succomber  et  je  n'ai  pas 
oublié  l'insolent  ultimatum  que  nous  lança 
un  matin  notre  chef  de  service  :  <(  Si  je  n'ai 
pas  ces  dix  mille  dossiers  ce  soir,  je  vous  fous 
tous  dedans  !  »  Le  digne  homme  alla  passer 
la  journée  avec  son  état-major  dans  un  café 
du  voisinage  où  se  tenaient  à  l'ordinaire  quel- 
ques filles  aussi  chaudes  que  la  bière  était 
fraîche.  11  revint  à  la  tombée  de  la  nuit,  bien 


AUXILIAIRES  49 

résolu  à  faire  un  sort  à  sa  menace  du  matin  ; 
mais  nous  étions  déjà  les  maîtres  du  champ  de 
bataille  et  les  dossiers  vaincus,  par  m.onceaux, 
mordaient  sur  le  sol  leur  propre  poussière. 

Hélas  !  il  y  eut  bientôt  de  nombreuses  vic- 
times dans  nos  rangs.  Nous  respirions  un  air 
humide  et  empoisonné  dans  les  tranchées  du 
ministère.  Nous  étions  chichement  nourris, 
surmenés  et  enclins  à  une  tristesse  qui  n'est 
pas  bonne  pour  la  santé.  La  bronchite  et  la 
pneumonie  attaquèrent  avec  vigueur  nos  pou- 
mons débiles.  Beaucoup  d'entre  nous  furent 
conduits  par  ces  maladies  à  l'hôpital  et  plu- 
sieurs un  peu  plus  loin...  jusqu'au  cimetière. 
Humbles  morts  sans  médailles,  qu'on  ne  donne 
pas  en  exemple  et  qu'on  enterre  sans  discours, 
il  faudra  bien  que  la  postérité  vous  rende  jus- 
tice à  vous  aussi.  Vos  vertus,  plus  civiles  que 
militaires,  il  est  vrai,  vous  donnent  droit 
néanmoins  aux  honneurs  du  palmarès.  Votre 
gloire  est  peut-être  d'une  essence  plus  rare 
encore  que  celle  de  nos  intrépides  nettoyeurs 
de  tranchées.  Ceux-là,  en  effet,  ne  sont  vrai- 
ment des  héros  que  par  intermittence,  au 
moment  où  ils  sont  possédés  par  la  frénésie 
du  combat.  Votre  zèle  à  vous  fut  quotidien, 
assidu  et  parfaitement  calculé.  Aucun  intérêt, 
aucun  espoir  d'une  récompense  quelconque 
ne  vous  le  dicta.  Ce  noble  enthousiasme  qui 

Caserne  .    4 


50  CASERNE 

VOUS  souleva  si  souvent  ne  dut  jamais  rien 
qu'à  vous-mêmes  et  j'atteste  ici  qu'on  ne  vous 
versa  jamais  la  moindre  goutte  de  gnole  avant 
ces  grandes  offensives  dont  je  fus  le  témoin 
et  le  participant.  Croyez-moi,  le  champ  de 
bataille  le  plus  humble  et  le  moins  sanglant 
est  celui  où  il  y  a  le  plus  de  mérite  et  de  profit 
à  triompher.  Le  silence  qui  enveloppa  vos 
actions  ajoute  à  leur  grandeur.  Mais  pourtant, 
et  je  le  jure  sur  les  tombes  fraternelles  de  nos 
martyrs,  violant  votre  modestie,  je  publierai 
vos  exploits., Quand  nos  grands  héros  nationaux, 
astres  éblouissants,  étoiles  d'une  dimension 
inaccoutumée,  seront  enfin  rassasiés  de  gloire  ; 
quand  ilr  auront  reçu  toutes  les  médailles,  tous 
les  diplômes,  tous  les  titres,  tous  les  honneurs, 
et  qu'ils  commenceront  à  montrer  les  premiers 
bignes  de  cette  fatigue  heureuse  qui  suit  l'assou- 
vissement du  désir,  le  ministre  de  la  Guerre 
trouvera  encore,  j'en  suis  sûr,  quelques  lauriers 
épars  au  fond  de  ses  magasins  pour  en  orner 
vos  modestes  poitrines. 

Relevons  la  tête,  compagnons  !  Et  ne  rou- 
gissons plus  de  notre  obscure  destinée.  Mourir 
au  champ  d'honneur  n'est  qu'un  moyen  et 
non  un  but.  Il  faudra  des  hommes  pour  l'œuvre 
de  paix  comme  il  en  fallut  pour  l'œuvre  de 
guerre.  Quelques  rescapés,  chançards  et  malins, 
s'apprêteirt  à  courir  les  provinces  pour  y  faire 


AUXILIAIRES  51 

réloge  de  la  victoire.  Quelle  tête  feraient-ils, 
je  vous  le  demande,  s'ils  ne  pouvaient  plus 
réunir  dans  tout  le  pays  les  éléments  d'un 
seul  auditoire  ? 

Je  pense  à  vous  :  Troufaut,  Maton,  Tissier, 
Crevaux,  Peau  d'fesse,  Maillard,  à  vous  et  à 
tous  les  autres  soldats  de  deuxième  classe 
comme  moi,  hommes  doux  et  humiliés  à  qui  la 
guerre  a  tout  pris  et  à  qui  la  victoire,  non  seu- 
lement ne  rendra  rien,  mais  saura  bien  encore 
prendre  quelque  chose.  Je  pense  à  toi  surtout, 
aujourd'hui,  Dupin,  ma  vieille  Graine,  qui  nous 
fit  tant  de  fois  sourire  quand  nous  n'en  avions 
guère  envie.  Je  me  suis  promis  de  te  consacrer 
un  écrit.  Je  viens  de  flâner  dans  les  sentiers 
sinueux  du  souvenir  et  pour  arriver  jusqu'à 
toi,  j'ai  pris  le  chemin  des  écoliers.  Mais  main- 
tenant que  je  t'ai  retrouvé  au  bout  de  mes 
pensées,  je  ne  te  quitterai  plus  des  yeux  un 
instant. 


LA  GRAINE 


IL    s'annonçait    lui-même^    en    vous    tendant 
la  main  : 

—  Dupin,  dit  La  Graine  ;  classe  1906. 

Et  la  révélation  de  son  identité  était  ordi- 
nairement accompagnée  d'un  petit  commen- 
taire. Par  exemple  : 

—  Ma  vieille  n'en  est  pas  encore  revenue 
d'avoir  couvé  un  caneton  comme  moi. 

La  première  fois  que  je  l'ai  rencontré  c'était 
dans  cette  sentine  fétide  qu'est  un  couloir  de 
vieille  caserne.  Nous  étions  là  urxC  trentaine  de 
civils  appelés  pour  remplir  nos  obligations 
militaires.  Nous  appartenions  tous  provisoi- 
rement au  service  auxiliaire.  Nous  passâmes 
devant  le  sergent  chargé  de  nous  octroyer  à 
chacun  une  fonction  en  rapport  avec  nos  capa- 
cités. 11  y  avait  là  Le  Vannier,  l'illustre  chi- 
miste, prix  Nobel.  Le  serre-pied  lui  a  dit  : 

—  Vous  êtes  chimiste,  mon  garçon  ?  Par- 
fait. Les  fourneaux,  ça  vous  connaît,  n'est- 
ce  pas  ?  Je  vous  planque  aux  cuisines  ;  vous 
aiderez  les  cuistots. 


56  CASER>'E 

La  Graine  avait  suivi. 

—  Dupin.  ébéniste  !  C'est  vous  ?  Assez 
bonne  cursive,  mais  faudra  voir  à  soigner  vos 
majuscules  ;  secrétaire  d"état-major. 

Nous  fîmes  partie  tous  les  deux  d'une  équipe 
destinée  à  renforcer  la  troupe  des  secrétaires 
retranchés  dans  les  sous-sols  du  ministère  des 
Délassements  Nationaux. 

Chère  petite  Graine  !  Dans  quelle  tenue  on 
le  vit  sortir  un  matin  du  magasin  d'habille- 
ment !  Vêtu  de  gros  velours  à  côtes,  la  veste 
opulente,  le  pantalon  en  accordéon,  et  coiffé 
d'un  calot  exigu  qu'il  portait  au  sommet  du 
crâne  à  la  manière  des  pitres  ;  on  eût  dit  un 
batteur  de  tapis  des  Graods  Magasins  Réunis. 

—  Si  c'est  permis  de  traiter  ainsi  un  honnête 
homme  !  s'était-il  écrié  en  apparaissant  dans 
son  uniforme  qui  dégageait  une  riche  odeur  de 
colle  en  putréfaction. 


*   * 


C'est  un  heureux  hasard  qui  plaça  La  Graine 
parmi  nous,  car  sans  lui  je  crois  que  nous 
aurions  désappris  à  sourire.  Il  sut  être  l'ordon- 
nateur de  nos  menues  réjouissances  et  la  ves- 
tale de  notre  bonne  humeur.  Il  avait  le  génie  de 
Tépithète  et  il  atteignait  dans  l'invective  à 
l'ampleur    du    verbe    homérique.    Sa    fantaisie 


LA  GRAINE  57 

inventive  ne  donna  jamais  aucun  signe  d'épui- 
sement. Le  matin,  pourtant,  il  broutait  parfois 
en  silence  on  ne  savait  quelles  pensées  et  il 
fallait  l'asticoter  comme  un  briquet  rétif  pour 
en  tirer  quelques  étincelles,  mais  dès  qu'il  était 
en  route  c'était  un  ruissellement  de  pépites 
comme  on  n'en  a  peut-être  pas  encore  vu  au 
Klondike.  Le  lumineux,  l'étincelant  bonhomme  ! 
Je  ne  saurais  mieux  le  comparer  qu'à  un  maître 
artificier  dont  les  poches  étaient  toujours 
bourrées  de  fusées  et  de  pétards.  Il  suffisait  de 
lui  jeter  une  petite  boutade,  comme  une  amorce, 
et  aussitôt  :  pan  !  pan  !  chandelles  romaines, 
fusées,  serpentins,  queues  de  rat  et  soleils, 
fusaient,  éclataient,  tournaient,  allumant  de 
joie  toutes  les  trognes, 

—  C'frère-là,  y  m'f'ra  crever  de  rire,  disait 
notre  Peau  d'fesse. 

Généralement,  Tissier  flambait  le  premier, 
car  il  ne  quittait  pas  La  Graine  de  l'oeil,  et  on 
entendait  tout  à  coup  une  cascade  de  glous- 
sements étouffés  aussitôt  suivie  par  un  accès 
de  toux  que  rien  ne  pouvait  plus  arrêter.  Le 
gros  Maton,  moins  combustible,  prenait  un 
peu  plus  tard,  mais  quel  magnifique  bûcher 
c'était  alors  ;  il  en  frisait  l'apoplexie.  L'autre 
gras  de  la  bande,  l'obèse  Brinborel,  produirait 
soudain  un  rire  aigu  de  fillette  que  je  n'ai  pu 
m'habituer   à   entendre   sans   en   être   troublé. 


58  CASERNE 

A  première  vue,  on  se  serait  cru  en  droit  d'es- 
pérer mieux  de  cette  bonde.  Guyot  éclatait 
sans  aucune  retenue,  cependant  qu'une  mèche 
folâtre  se  mettait  à  frémir  sur  son  front.  Bien- 
tôt, toute  la  tablée  était  dans  les  convulsions. 
Troufaut  avait  les  larmes  aux  yeux  et  Grevaux 
prétendait  qu'il  en  avait  «  mal  derrière  les 
oreilles  j\ 

C'était  presque  le  bon  temps. 

Quand  Ravon  sentait  l'ennui  l'imbiber  comme 
de  l'encre  répandue  sur  un  papier  buvard,  il 
allait  rôder  vers  La  Graine  et  revenait  chaque 
fois  complètement  reblanchi  à  neuf. 

Petite  Graine  qui  étiez  comme  un  lustre  de 
fête  dans  l'un  des  plus  sombres  puits  de  cette 
époque  charbonneuse,  je  pense  à  vous  avec 
reconnaissance.  Je  vous  ai  parfois  entendu  dire 
après  nos  bruyants  ébats  :  «  C'est  autant  de 
pris-  sur  l'ennemi  ».  Et  cette  phrase  qui  ne 
me  paraissait  pas  mériter  une  attention  parti- 
culière m'est  bien  souvent  revenue  à  la  mé- 
moire depuis  le  jour  où  nos  destins  prirent 
tout  à  coup  des  routes  si  différentes  ! 


*   * 


La  guerre  avait  un  peu  obscurci  l'esprit  de 
ceux  qui,  ne  la  faisant  pas,  pouvaient  consacrer 
quelques  loisirs  à  la  réflexion. 


LA  GRAINE  59 

Il  fallut,  à  maints  bourgeois  de  ma  connais- 
sance, un  certain  temps  et  le  secours  répété  de 
toutes  les  feuilles  de  la  bonne  presse  pour 
découvrir  l'attitude  qu'il  était  convenable 
d'adopter  vis-à-vis  de  l'événement.  Et  beaucoup 
d'entre  eux  n'y  seraient  point  parvenus  sans 
le  zèle  inspiré  de  nos  bons  bergers  qui  surent 
si  bien,  en  répétant  tous  les  jours  quelques 
aphorismes  saisissants,  ramener  Tordre  et  le 
repos  dans  les  consciences.  Certes,  le  stratagème 
était  tout  indiqué  ;  il  fallait  pourtant  y  songer. 
Encore  et  toujours  ce  sacré  œuf  de  Colomb. 

Chaque  citoyen,  solidement  retranché  dans 
la  sentence  élue,  put  alors  attendre  la  fin  du 
drame  en  fumant  sa  pipe. 

Les  uns  disaient  :  «  Vaincre  ou  disparaître  )>. 
Sublime  formule  digne  d'un  héro^  de  la  tra- 
gédie classique,  mais  dont  la  seconde  propo- 
sition dégageait  un  subtil  relent  de  défaitisme. 
Les  patriotes  grand  teint  juraient  :  «  On  les 
aura  »  ;  et  ce  lapidaire  apophtegme  condensait' 
toute  leur  certitude.  Des  industriels  ayant  connu 
une  brusque  et  invraisemblable  prospérité 
soupiraient  en  baissant  les  yeux  :  «  Ça  durera 
encore  très  longtemps  ».  Quelques  quinquagé- 
naires trop  sensibles  gémissaient  bien  en 
remuant  les  dominos  :  «  C'est  une  terrible 
guerre  >•.    Mais    les    folliculaires    étaient    d'une 


60  CASERNE 

autre  opinion.  Ils  décrivaient  la  guerre  comme 
une  espèce  d'idylle  où  les  guerriers  se  pâmaient 
d'amour  dans  les  bras  de  la  mort  parfumée  et 
s'exaltaient  à  l'idée  d'être  déchiquetés  par  les 
obus.  Le  commandant,  qui  attendait  beaucoup 
de  l'entreprise,  estimait  en  contemplant  ses 
galons  que  les  parallèles  n'en  sont  vraiment 
que  lorsqu'elles  sont  cinq  et  le  colonel  était 
chaque  jour  tourmenté  par  un  rêve  qu'on 
pourrait  dire  étoile.  Quant  au  simple  soldat 
dans  les  tranchées,  il...  Mais  ce  qu'il  pouvait 
penser  n'intéressait  personne. 

J'avais  remarqué  dès  la  première  minute  de 
notre  rencontre  que  La  Graine  traitait  la  guerre 
avec  une  légèreté  déconcertante,  pire  même  : 
avec  jovialité  II  avait  pourtant  à  son  actif 
un  assez  mauvais  séjour  de  quelques  mois  au 
front  et  il  souffrait  encore,  cruellement  parfois, 
de  cette  blessure  qui  lui  avait  valu  d'être  versé 
dans  le  service  auxiliaire. 

Dès  qu'il  était  levé,  il  allait  acheter  son 
journal  à  une  pauvresse  qui  se  tenait  à  la  grille 
de  la  caserne.  Il  regardait  les  portraits  des 
célébrités  fugitives.  Des  rois,  des  politiques, 
des  généraux  nouvellement  promus  voisinaient 
curieusement   avec   des   malfaiteurs   de   choix. 

—  Quelles  nouvelles,  La  Graine  ?  lui  deman- 
dait-on. Est-ce  qu'on  n'aurait  pas,  par  hasard, 


LA  GRAINE  61 

signé   la   paix    cette  nuit  sans  nou%  prévenir  ? 
Sans    répondre,    il    lisait    d'abord    quelques 
lignes  pour  lui  seul,   et,   à  l'ordinaire,   entrait 
tout  de  suite  en  gaité  : 

—  Non,  ce  qu'ils  me  font  bidonner  ! 

—  C'est  si  drôle  que  ça  ? 

Il  nous  lisait  alors  à  haute  voix  le  passage 
sur  lequel  il  était  tombé,  puis  s'esclaffait  lar- 
gement : 

—  Hein  !  qu'est-ce  que  vous  dites  de  ça 
mes  p'tits  agneaux  ?  Le  journaleux  qui  a 
pondu  cet  œuf-là  a  dû  s'en  écorcher  le...  pon- 
doir.  Si  vous  n'êtes  pas  heureux  avec  ça,  c'est 
qu'il  n'y  a  pas  de  bonheur  pour  vous  sur  la 
terre. 

Il  lisait  encore  quelque?  lignes  et  lâchait 
son  journal  pour  se  tenir  le  ventre. 

—  Mauvaise  Graine,  tu  n'es  pas  sérieux, 
tu  tournes  tout  en  ridicule. 

—  Tout  ?  Quoi,  tout  ?  Ces  gars-là  ?  ré- 
pondait-il en  montrant  le  papier  hilarant. 
C'est-il  que  monsieur  veut  plaisanter  ? 


Le  major  m'avait  accordé  un  jour  de  repos 
à  la  chambre  et  La  Graine  avait  précisément 
été  commandé  de  corvée  le  même  jour.  Il 
devait  enduire  le  bas  des  murs  d'une  nouvelle 


62  CASER>*E 

couche  de  coaltar  et  passer  les  pieds  de  châlit 
au  pétrole.  Je  crois  bien  quïl  devait  aussi 
s'appuyer  toutes  les  lampes,  Meluron,  le  lam- 
piste en  fonctions,  ayant  été  versé  la  veille 
dans  le  service  armé. 

—  Est-ce  que  tu  crois  que  ça  va  durer  encore 
longtemps,  Dupin  ? 

—  Ça  vogue  plutôt  vers  ces  eaux-là. 

—  Les  soldats  qui  viennent  de  passer  un 
hiver  dans  les  tranchées  n'accepteront  peut-être 
pas  d'en  passer  un  autre. 

—  L'hiver  prochain  ce  ne  sera  plus  les 
mêmes,  puisque  les  autres  auront  été  presque 
tous  démolis.  Et  je  pense  que  les  choses  s'ar- 
rangeront très  bien.  Avec  quelques  discours, 
comme  des  truellées  de  mortier,  on  rafistolera 
un  peu  la  bâtisse.  Ça  tiendra,  tu  verras... 

—  Est-ce  que  tu  crois  que  nous  serons 
vainqueurs  ? 

—  Qui  ça,  nous  ?  Toi  et  moi...  ou  les  autres, 
les  patrons  ? 

—  Farceur.  Tu  es  bien  d'a^^s,  pourtant 
qu'il  est  nécessaire  que  nous  leur  foutions  une 
frottée.  Il  y  a  assez  longtemps  qu'ils  la  cher- 
chent. Pourquoi  rigoles-tu  ? 

—  Je  pense  à  ce  ministre  qui  est  venu  l'autre 
jour  au  quartier  pour  exalter  le  moral  des  deux 
régiments    qui    partaient.    Est-ce    que    tu    te 


LA  GRAINE  63 

souviens  de  son  pardessus  qui  est  resté  relevé 
par  derrière  pendant  toute  la  cérémonie  ?  Comme 
c'était  cocasse  !  S'est-il  trémoussé  !  Les  bras, 
les  jambes,  la  tète,  ça  bardait  !  L'avait  pour- 
tant pas  l'air  méchant  du  tout  ;  seulement  un 
peu  ballot.  On  a  bien  ri  quand  il  a  crié  :  «  On 
les  foutra  à  la  porte  du  pays  à  coups  de  pied 
dans  le  cul  ».  Il  n'a  pas  dû  comprendre  qu'on 
riait  surtout  par  politesse.  Tout  le  monde 
sait  qu'un  homme  comme  lui  est  trop  bien 
élevé  pour  aller  donner  un  coup  de  pied  dans 
le  cul  à  quelqu'un.  Ce  genre  de  travail,  c'est 
réservé  aux  mufles  comme  nous. 

—  Tu  n'accrocheras  pas  les  portraits  de 
nos  dirigeants  au-dessus  de  ton  lit,  hein  ? 
Après  tout,  c'est  pourtant  nous,  les  membres  du 
suffrage  universel,  qui  les  avons  élus. 

—  Pardon,  je  n'ai  jamais  voté  pour  ceux-là. 
N'oublions  pas  le  droit  sacré  des  minorités! 

La  Graine  s'était  comiquement  redressé 
pour  faire  cette  déclaration  grandiloquente 
qu'il  corrigea  aussitôt  en  souriant  : 

—  Bien  que  les  minorités,  elles  soient  sou- 
vent aussi  tartes  que  les  majorités.  Tout  ça, 
c'est  Jean-fesse  et  compagnie.  Heureusement 
qu'on  peut  toujours  s'en  dilater  le  soufflet.  Une 
petite  rigolade  à  propos,  ça  vaut  un  bon  ramo- 
nage, vois-tu.  Ça  fait  tomber  la  suie  qui  s'amasse 
de  temps  en  temps  dans  nos  conduites.  On  a 


64  CASERNE 

besoin  aussi  d'aération.  Quand  je  rigole  un  bon 
coup,  c'est  comme  si  je  m'ouvrais  une  fenêtre. 

—  Les  hommes  sont  malheureux  sur  leur 
terre,  mon  petit  singe,  et  ils  le  sont  depuis  si 
longtemps  qu'ils  le  seront  probablement  touj  ours. 

—  Oui,  s'il  y  avait  ce  soir  un  train  de  plaisir 
pour  la  lune,  je  sauterais  dedans  en  vitesse. 
Mais,  à  bien  réfléchir,  peut-être  que  ce  serait 
encore  moins  drôle  là-haut  !  Imagines-tu  toutes 
ces  bandes  de  lunatiques  ?  Tout  compte  fait, 
je  finis  par  croire  qu'il  faut  faire  sa  soupe  avec 
ce  qu'on  a.  Il  n'y  a  que  les  gourmands  et  les 
ambitieux  qui  gémissent  tout  le  temps  sur  leur 
sort.  Moi,  je  n'ai  même  pas  envie  d'être  caporal. 
Qu'ils  me  laissent  tranquille  dans  mon  coin, 
c'est  tout  ee  que  je  leur  demande.  Avant  la 
guerre,  ils  m'avaient  déjà  à  peu  près  oublié, 
à  part  les  contributions,  mais  ils  ont  bien  su 
me  dénicher  pour  m'embarquer  dans  leur 
affaire.  J'ai  marché,  oui,  c'est  vrai,  mais  fau- 
drait pas  qu'ils  se  montent  le  cou  et  qu'ils  se 
figurent  que  je  ne  vois  pas  clair.  Le  gros  Loulou 
peut  revenir  cent  fois  s'il  veut  nous  frictionner 
avec  ses  discours,  il  y  aura  toujours  un  petit 
coin  de  ma  peau  qui  lui  échappera. 


La  Graire  est  en  verve. 


LA  GRAINE  65 

—  La  guerre,  c'est  comme  une  grande  ome- 
lette, mais  les  cuisiniers  ont  à  leur  disposition 
beaucoup  plus  d'œufs  qu'il  n'en  faut.  Il  s'agit 
d'être  du  tas  de  ceux  qui  ne  seront  pas  cassés. 
Quand  j'étais  au  front,  il  y  avait  un  petit  dou- 
blard  qui  devenait  marteau  dès  que  la  nuit 
commençait  à  tomber.  Il  nous  a  fait  faire 
bien  des  sottises.  Cette  bêlure  se  mettait  tout 
à  coup  à  gueuler,  sans  qu'on  sache  pourquoi  : 
«  Aux  créneaux  !  Aux  créneaux  !  ».  Et  il  nous 
forçait  à  tirailler  dans  le  noir  en  beuglant  à  nous 
rompre  le  cou  :  «  Mort  aux  boches  !  V'ià  des 
prunes,  tas  de  salauds  !  -.  Le  pire,  c'était  quand 
il  nous  envoyait  en  plein  jour  couper  l'herbe 
au  couteau  sous  les  fils  de  fer  barbelés.  Quelle 
idée  de  Jacques  !  On  était  à  peine  à  trois 
cents  mètres  des  autres  et  ils  nous  tiraient 
comme  des  lapins.  C'est  comme  ca  que  j'ai  été 
percé.  Mais  faut  croire  que  ce  petit  œuf  n'a  pas 
été  pondu  pour  être  gobé  par  ces  vilains  boches 
puisque  je  suis  encore  là.  C'te  guerre-là,  voyez- 
vous,  il  y  avait  trop  longtemps  qu'on  en  parlait. 
Ils  étaient  trop  à  l'aspirer  comme  avec  une 
paille.  Et  tous  ces  sales  journaux  qui  n'arrêtaient 
pas  de  faire  kss. . .  kss. . .  Nous  voilà  dans  la  grande 
torchonnée.  Bien.  On  essaiera  de  tenir  sa  place 
convenablement  ;  mais  ce  que  je  n'admets  pas 
c'est  qu'on  cherche  à  nous  passer  les  clairs  au 
cirage.  Quand  Bibichon,  le  ministre  des  vents 

Caserne  ô 


66  CASERNE 

asphyxiants,  vient  nous  raconter  que  les  Russes 
ont  tressauté  de  joie  en  apprenant  que  le  tzar 
allait  se  mettre  à  la  tête  des  troupes,  je  me  dis  : 
toi,  mon  gros,  tu  n'es  qu'un  bourreur.  C/est 
comme  pour  les  Polonais,  ils  sont  bien  gentils, 
mais  faut  dire  la  vérité  :  tout  le  monde  s'en 
fout.  Ce  ministre  des  vents,  je  ne  l'ai  pas  encore 
encaissé  !  Vous  l'avez  entendu  avec  son  idéal. 
a  L'idéal,  mes  braves.  L'idéal,  mes  amis.  » 
D'abord,  je  ne  suis  pas  son  ami.  Et  pour  l'idéal... 
il  ferait  mieux  de  chanter  un  autre  air.  On  n'est 
pas  encore  battus,  nom  de  Dieu  !  L'idéal,  c'est 
ce  qu'on  laisse  au  vaincu.  Le  vainqueur  s'occupe 
des  choses  pratiques.  Vous  verrez  ce  que  je  vous 
dis,  mes  poulets,  s'il  y  a  un  vaincu,  il  prendra 
quelque  chose.  On  le  passera  au  moulin  à 
café  et  on  en  fera  du  moulu  fin.  Il  y  aura  une 
première  infusion  pour  les  gens  des  fauteuils 
d'orchestre,  une  seconde  pour  les  acteurs  et 
après  on  passera  encore  de  Teau  sur  le  marc 
pour  tous  les  mecs  du  petit  service.  Tout  le 
monde  aura  sa  tasse  et  je  suis  sûr  que  mon 
pipelet,  qui  n'a  pas  quitté  sa  loge,  sera  aussi  de 
la  nouba.  C'est  le  «  buseness  »  comme  disent 
nos  nouveaux  copains.  Ce  qu'il  y  a  de  plus 
écœurant,  c'est  que  Pétard  attrapera  aussi  du 
galon.  Pour  nous,  peau  d'balle  et  balai  d'crin. 
On  ne  sera  même  pas  du  petit  service.  Misère 
de  misère  !  Enfin,  c'est  comme  ça...  et  il  faut 


LA  GRAINE  67 

bien  prendre  ce  qu'on  ne  peut  pas  laisser.  Ce 
qui  me  fait  le  plus  marer,  c'est  de  voir  cette 
bande  de  zozos  qui  s'acharnent  à  faire  notre 
bonheur.  Ce  qu'ils  nous  aiment,  hein  !  Car 
tout  ce  qu'ils  font,  c'est  pas  pour  eux,  bien  sûr, 
c'est  toujours  pour  nous  et  notre  prospérité. 
Quelle  veine  nous  avons  !  Toutefois,  si  on  a 
l'air  de  faire  la  grimace  devant  la  gamelle  de 
bonheur  qu'ils  nous  tendent,  ils  nous  foutent 
à  l'ombre...  Tout  ça  est  farce  et  on  ne  peut 
qu'en  rigoler...  Tout  de  même,  ce  Bibichon,  je 
le  retiendrai.  Quel  concombre  ! 

—  Tu  deviens  méchant,  La  Graine. 

—  Méchant  ?  Moi  ?  Y  a  pas  plus  doux  au 
monde  et  malgré  tout  ce  qu'on  m'a  fait,  je  n'ai 
jamais  rué  une  seule  fois  dans  les  brancards. 
Je  suis  de  sentiments  si  paisibles  au  contraire, 
que  je  suis  prêt  à  me  retirer  tout  de  suite  de  la 
guerre  si  on  veut  bien  m'en  donner  la  permission. 


* 


Il  riait  de  tout.  Il  riait  de  rien.  Et  l'habitude 
du  rire  avait  gravé  un  éventail  de  fins  sillons 
aux  coins  de  ses  yeux. 

Je  ne  sais  s'il  était  sensible  à  la  grandeur  du 
métier  des  armes,  mais  je  peux  témoigner  qu'il 
savait  en  subir  allègrement  la  servitude. 


68  CASERNE 

Son  ironie  n'était  pas  la  sécrétion  fielleuse 
d'un  méchant  scepticisme,  mais  bien  plutôt 
la  marque  d'un  esprit  délivré  de  maintes  con- 
traintes et  de  plusieurs  mensonges.  Il  avait 
largement  dépassé  le  niveau  de  la  crédulité 
commune  et  il  vivait  dans  une  zone  où  'les 
actions  des  homn\es,  dépouillées  de  toute 
rhétorique,  lui  apparaissaient  sous  un  aspect 
divertissant.  La  guerre  est  d'essence  tragique 
et  ne  saurait  inspirer  que  des  pensées  funèbres, 
allez-vous  m'objecter  ?  Redoutable  erreur  ! 
La  seule  guerre  triste,  la  seule  damnabie, 
est  celle  que  nous  fait  l'ennemi.  La  nôtre 
est  sainte  et  c'est  pourquoi  les  prêtres 
de  toutes  les  confessions  Font  bénie. 
Elle  est  juste,  nécessaire,  noble  dans  ses  buts 
comme  dans  ses  méthodes  et  nous  devon-  la 
mener  avec  une  joyeuse  frénésie.  Cessez  de 
pleurer  les  victimes  ;  ne  vont-elles  pas  toutes 
se  relever,  avant  même  la  chute  du  rideau,  à 
l'appel  magnifique  :  Debout  les  morts  ?  En 
douter  et  demeurer  abîmé  dans  la  douleur 
femelle  pourrait  à  bon  droit  passer  pour  un 
crime. 

Nous  luttons,  ai-je  entendu  dire  par  quelques 
hommes  chagrins,  pour  deux  ou  trois  images  de 
la  vérité  alors  qu'il  existe  mille  images  et  plus 
de  la  vérité  ;  tout  philosophe,  tout  savant, 
chaque  chef  de  parti  ou  maître  d'un  Etat  a 


LA  GRAINE  69 

la  sienne  ;  la  vérité  essentielle,  la  cellule  mère 
de  toutes  les  certitudes  s'est  dérobée  jusqu'ici 
à  nos  investigations.  C'est  exact,  et  nous  errons 
dans  le  doute  avec  les  pauvres  lumignons  de 
nos  conjectures  ;  mais  cela  n'a  pas  beaucoup 
d'importance,  puisque  nous  continuons  à  nous 
égorger  avec  un  zèle  suffisant.  Pour  ceux  qui 
attachent  quelque  prix  à  l'évidence  de  sen- 
timent, je  dirai  encore  qu'il  émanait,  à  mon 
avis,  plus  d'authentique  vérité  d'un  seul  sou- 
rire de  notre  Graine  que  de  tous  les  discours 
d'un  ministre  comme  Bibichon.  Cher  garçon, 
je  crois  l'entendre  encore. 

—  C'que  je  m'amuse,  disait-il,  alors  même 
qu'il  accomphssait  les  plus  mornes  besognes 
ou  qu'on  craignait  les  pires  nouvelles  de  la 
croisade.  Personne  ne  peut  savoir  comme  je 
m'amuse. 

Ses  convictions  politiques  me  sont  restées 
à  peu  près  inconnues  et  c'est  en  vain  que  j'ai 
cherché  à  les  pénétrer.  Mais  je  pensais  qu'elles 
devaient  être  bien  solides,  puisqu'il  n'en  parlait 
pas.  Je  n'ai  pas  pu  savoir  non  plus  quel  genre 
d'hommes  il  eût  aimé  voir  à  la  tête  du  pays, 
ni  de  quelles  idées  il  souhaitait  secrètement 
le  triomphe.  Peut-être  n'y  avait-il  pas  d'hommes 
qui  lui  inspirassent  une  confiance  totale  et 
peut-être  ne  voyait-il  dans  les  plus  belles  idées 
que    de    criminelles    aspirations    ou    d'obscurs 


70  CASERNE 

balbutiements,  tour  à  tour.  Un  jour  pourtant, 
au  hasard  d'une  conversation,  je  crus  qu*il 
allait  enfin  me  livrer  sa  pensée  intime. 

—  Quand  nous  aurons  gagné  la  guerre,  lui 
disais-je  en  substance,  il  se  passera  de  grandes 
choses.  Nous  saurons  imposer  à  tous  le  respect 
des  principes  pour  lesquels  nous  combattons 
encore.  Le  monde  purifié  deviendra  habitable. 
Le  pauvre  ne  sera  plus  opprimé  par  le  riche 
et  celui-ci  ne  le  sera  pas  à  son  tour  par  le  pauvre 
d'hier.  Tout  homme  sera  vraiment  libre  pour 
la  première  fois  et  l'avènement  de  l'égalité 
ayant  aboli  toutes  les  castes,  une  minorité  de 
puissants  personnages  ne  pourra  plus  pousser 
la  multitude  des  faibles  vers  d'absurdes  champs 
de  bataille. 

La  Graine  prit  un  air  taciturne  que  je  ne  lui 
avais  jamais  vu,  il  me  saisit  brusquement  par  le 
bras  et  déjà  il  ouvrait  la  bouche  pour  parler 
quand  il  s'arrêta... 

—  Qu'allais-tu  dire  ?  Parle  !  suppUai-je. 
Mais  déjà  son  visage  se  détendait  sans  un 

sourire. 

—  Laisse-moi  rire,  me  dit-il,  vieille  panouille. 


Dès  qu'il  ouvrait    les  yeux,  il  lançait  une 


LA  GRAINE  71 

première  pointe  et  entrait  en  conflit  courtois 
avec  l'univers.  Une  bonne  journée  de  salubre 
rigolade  nous  était  alors  assurée.  Pourtant,  je 
me  souviens  qu'il  resta  toute  une  soirée  sans 
rire  une  seule  fois.  J'avais  reçu  un  mandat  de 
ma  pauvre  mère  et  j'avais  invité  La  Graine  à 
souper  avec  moi  à  la  cantine  des  cuirassiers 
qui  passait  pour  un  peu  moins  infecte  que  la 
nôtre,  réputation  bien  usurpée  d'ailleurs.  Le 
régiment  des  citrouillards  devait  partir  le  len- 
demain à  l'aube  pour  le  front.  Aussitôt  après 
la  soupe,  ils  envahirent  la  cantoche.  Les  porte- 
monnaie  allaient  faire  un  gros  effort  pour  être 
à  la  hauteur  de  l'événement.  Les  soldats 
s'écrasaient  autour  des  tables  crasseuses  et 
beaucoup,  qui  n'avaient  pas  pu  trouver  de 
place,  buvaient  debout.  C'étaient  des  hommes 
jeunes  et  solides,  aux  figures  sans  poils  pour 
la  plupart,  de  la  chair  saine  et  fraîche  comme 
l'aime  la  guerre.  Je  m'aperçus  bientôt  qu'ils 
étaient  presque  tous  Bretons,  comme  La  Graine 
et  comme  moi.  Je  dois  à  la  vérité  de  dire  que 
La  Graine  n'était  Breton  que  par  sa  mère.  A 
travers  les  grilles  des  deux  fenêtres  grandes 
ouvertes  on  pouvait  voir  le  ciel  nocturne  tout 
moucheté  d'étoiles.  Mais  personne  ne  regardait 
dehors  ;  aucun  rêve  d'aucun  homme  n'avait 
besoin  de  la  nuit  et  des  astres.  La  petite  salle 
possédait  toutes  ces  têtes  rondes  et  leurs  pen- 


72  CASERNE 

sées,  sans  même  le  secours  d'un  bouchon  hermé- 
tique, mieux  encore  que  le  bocal,  sur  l'étagère, 
derrière  la  cantinière,  ne  possédait  ses  oranges 
nageant  dans  l'alcool.  Les  buveurs  riaient  et 
semblaient  heureux  malgré  le  plafond  où  la 
lampe  à  pétrole  avait  dessiné  de  gros  intestins 
noirs,  malgré  les  murs  galeux,  le  carrelage 
pourrissant,  les  tables  boiteuses,  les  verres 
ébréchés  et  l'odeur  qui  faisait  frémir  les  narines 
quand  on  entrait. 

—  Dix  sous,  ce  petit  morceau  de  brie  ?  pro- 
testa un  garçon  joufflu  en  rougissant  de  son 
audace. 

—  C'est  la  guerre,  répondit  sèchement  la 
cantinière,  mastodonte  de  saindoux  au  cou 
orné  d'un  collier  d'humeurs  froides. 

Le  cantinier,  un  petit  brun  sournois,  au 
front  large  comme  un  galon  de  sous-lieutenant, 
se  montrait  plus  souple  avec  le  troufion  ;  mais 
il  était  sage  de  ne  pas  être  distrait  quand  il 
vous  servait.  Il  vous  apportait  des  chopes 
parées  de  scandaleux  faux-cols  et  omettait 
trop  souvent  de  vous  rendre  la  monnaie.  Pour- 
quoi allait-on  à  la  cantine  ?  Je  me  le  suis  sou- 
vent demandé.  Le  vin  y  était  aigre  et  la  nour- 
riture plutôt  porcine.  Mais  quand  même,  voyez- 
vous,  au  sein  de  la  hideuse  caserne,  la  cantine 
pouvait  être  considérée  comme  une  suave  oasis. 
On  y  vivait  des  heures  presque  libres.  On  était 


LA  GRAINE  73 

assis  sur  des  bancs,  au  chaud,  loin  des  gradés 
et  des  cent  persécutions  qui  nous  attendaient 
toujours  dans  la  chambrée. 

La  Graine  et  moi,  de  notre  coin,  nous  regar- 
dions trinquer  et  boire  les  cuirassiers.  Ils 
étaient  déjà  beaucoup  moins  gais  et  parlaient 
peu.  On  entendait  de  temps  en  temps  une  phrase, 
quelques  pauvres  mots  n'exprimant  rien,  des 
noms  de  localités  comme  Ploaré  ou  Kerfeantun. 
Puis  c'était  de  nouveau,  dans  le  silence  pois- 
seux, le  sanglot  du  \an  tombant  des  litres  dans 
les  verres.  Je  ne  sais  pas  au  juste  ce  que  ces 
hommes  étaient  venus  demander  au  vin  ce 
soir-là,  mais  il  y  eut  enfin  plusieurs  réponses. 
Un  ^premier  buveur  se  leva,  une  main  devant 
sa  bouche,  et  laissa  tomber  sa  charge  avant 
d'avoir  pu  atteindre  la  porte  ;  un  autre  fut 
aussitôt  comme  gagné  par  une  fraternelle 
solidarité.  C'était  à  peu  près  au  moment  où  le 
clairon  appelait  les  consignés  au  corps  de  garde. 
Un  cavalier  se  mit  à  ronfler  sur  la  table  ;  un 
de  ses  compagnons  devint  brusquement  si 
furieux  qu'il  brisa  un  litre  plein  sur  le  carre- 
lage. Le  cantinier  parut,  ramassa  quelques 
pièces,  et  gronda  l'assemblée  si  gentiment  que 
personne  ne  s'en  offensa.  La  Graine  me  fit 
un  signe  discret.  Derrière  les  grilles  de  la  fenêtre, 
tapi  dans  l'ombre,  le  juteux  observait  la  salle. 
Je   vis   très   bien   qu'il   riait.    Et   comment   se 


74  CASERNE 

serait-il  fâché  contre  ces  lascars  qui  partaient 
le  lendemain  alors  que  lui,  indispensable  ici, 
ne  partirait  pas.  La  fumée  des  pipes  devenait 
Bi  épaisse  que  la  lampe  était  comme  le  fanal 
d'un  vaisseau  s'éloignant  dans  la  brume.  Je 
pensai  à  mes  anciens  voyages  en  mer.  La  sueur 
perlait  à  mes  tempes  et  j'avais  le  cœur  soulevé 
de  nausées.  Nous  fîmes  .aussi  apporter  du  vin, 
et  plusieurs  fois,  je  crois.  Ne  nous  méprisez 
pas.  Ce  vin,  je  vous  le  jure,  n'était  rien  autre 
chose  pour  La  Graine  et  pour  moi  qu'un  stu- 
péfiant. On  ne  sait  pas  le  rôle  que  le  vin  joue 
à  l'armée.  Personne  n'a  dit  la  sombre  alliance 
du  pinard  et  de  la  troupe.  Le  vin  permet  au 
soldat  de  franchir,  sans  presque  s'en  apercevoir, 
toutes  les  étapes  qui  le  mèneront  jusqu'à  la 
table  d'opération.  Et  là  aussi,  des  anesthésiques 
sont  prévus.  Oh  !  non,  ceux-là  ne  buvaient  pas 
pour  atteindre  à  quelque  jubilation,  car  malgré 
les  alcools  ilr  restaient  comme  des  hampes  sans 
oriflamme. 

—  C'est  pour  le  coup  de  poing  que  ça  vous 
fout  entre  les  deux  yeux,  disait  ma  vieille 
Graine. 

Pour  moi,  c'était  quelque  chose  de  plus  com- 
pliqué et  de  plus  amer  encore. 

—  Tu  ne  dis  rien,  petite  Graine  ? 

—  Restez  encore  un  petit  quart  d'heure  si 


LA    GRAINE  75 

VOUS  voulez,  vint  nous  dire  le  cantinier,  mais 
je  vais  souffler  la  calbombe. 

Et,  effectivement,  il  éteignit  la  lampe  d'un 
coup  de  torchon.  Il  ferma  la  fenêtre  et  tendit 
une  couverture  de  couchage  sur  les  vitres. 
L'adjudant  pouvait  ainsi  faire  semblant  de  ne 
rien  voir.  Nous  étions,  d'ailleurs,  tous  convaincus 
que  le  cantinier  était  de  mèche  avec  lui.  On 
racontait  même  que  la  cantinière...  mais  je  ne 
me  ferai  pas  le  véhicule  de  ces  saletés.  Les  gras 
parfums  et  la  chaleur  collaient  à  notre  chair 
et  nous  restions  là,  taciturnes,  comme  des 
hommes  en  exil  dans  leur  propre  destinée.  La 
salle  n'était  plus  éclairée  que  par  la  faible 
lueur  qui  venait  de  la  cuisine.  Le  cantinier 
apporta  de  nouvelles  bouteilles.  On  entendait 
la  boisson  cascader  dans  les  gorges.  Des  langues 
claquaient  comme  on  reposait  des  verres. 
Même  dans  les  ténèbres,  le  vin  restait  un 
puissant  moyen.  Je  crus  entendre  pleurer 
une  des  ombres  près  de  moi  ;  mais  je  tendis 
le  cou  en  vain.  Si  la  saoulerie  poussée  jusqu'au 
bout  me  plonge  dans  un  sommeil  peuplé  d'épui- 
sants cauchemars,  la  première  ivresse  inspire 
ce  qu'il  y  a  de  meilleur  en  moi.  J'aurais  voulu 
prendre  les  mains  de  ces  hommes  misérables  ; 
j'aurais  voulu  les  serrer  à  pleins  bras  contre 
ma  poitrine  et  mêler  ma  peine  à  la  leur.  Et 
surtout,  j'aurais  voulu  entonner  avec  eux  ce 


76  CASER^'E 

large  cantique  où  sanglote  toute  notre  Bretagne. 
Il  y  avait  dans  mon  cœur  multiplié  un  immense 
besoin  de  bonté  qui  s'étendait  à  tout  l'univers. 
Le  désir  du  sacrifice  jaillissait  de  mon  âme 
généreuse  comme  un  calice  assoiffé  de  larmes. 
La  salle  n'était  plus  ni  laide,  ni  petite  ;  l'ombre 
nous  restituait  l'espace  et  voilait  charitable- 
ment certaines  choses. 

Le  cantinier  vint  nous  dire  que  l'extinction 
des  feux  allait  bientôt  sonner  et  qu'il  fallait 
partir.  On  l'envoya  aux  pelotes  car  on  sentait 
bien  qu'il  y  avait  un  relâchement  dans  le 
quartier  ce  soir-là.  Enfin  nous  sortîmes  et  l'on 
vit  des  ombres  titubantes  se  couler  le  long  des 
murs  dans  la  nuit  protectrice. 

Je  n'avais  pas  envie  de  dormir.  Je  proposai 
à  La  Graine  de  faire  un  tour  dans  les  cours 
avant  de  regagner  notre  chambre,  mais  il  refusa. 

En  entrant  dans  son  lit,  il  me  dit  encore  : 

—  Vaut  mieux  que  je  ne  boive  plus,  ça  me 
rend  trop  noir. 

*  * 

Bergson  nous  dit  que  le  rire  n'a  pas  de  plus 
grand  ennemi  que  l'émotion.  //  semble^  pour- 
suit cet  éminent  philosophe,  que  le  comique 
ne  puisse  produire  son  ébranlement  qu'à  la 
condition   de   tomber   sur   une   surface   d'âme 


LA  GRAINE  77 

bien  calme,  bien  unie.  L'indifférence  est  son 
milieu  naturel. 

L'habile  dialecticien  a  su  marier  ici  la  pru- 
dente réserve  à  l'audacieuse  affirmation.  // 
semble,  écrit-il  modestement,  comme  tour- 
menté par  un  scrupule  qui  l'honore  en  même 
temps  qu'il  sert  la  vérité,  car  son  point  de  vue 
est  des  plus  discutables.  En  effet,  la  situation 
la  plus  tragique,  et  partant  la  plus  propre  à 
nous  émouvoir,  peut  être  accompagnée  d'in- 
cidents grotesques  qui  nous  conduisent  aux 
gestes  désordonnés  de  l'hilarité,  alors  même 
que  toute  notre  personne  voudrait  prendre  une 
attitude  sévère  et  contrite.  Mieux  encore, 
n'a-t-on  pas  vu  rire  et  plaisanter  des  gens  qui 
attendaient  la  mort  d'une  minute  à  l'autre 
et  avaient  de  solides  raisons  pour  être  émus  ? 

Je  vous  concède  que  le  rire  est  parfois  vul- 
gaire et,  pour  la  moquerie,  sa  sœur  jumelle,  si 
elle  ne  figure  pas  parmi  la  constellation  des 
sept  péchés  capitaux,  elle  n'est  pas  non  plus 
l'une  des  trois  vertus  théologales.  Pourtant, 
cela  est  indéniable,  le  droit  au  rire  est  une 
acquisition  définit! v^e  dans  presque  toutes  les 
démocraties  et  les  empires  du  monde,  la  science 
elle-même  s'en  étant  mêlée.  Rire  est  le  propre 
de  l'homme,  a  reconnu  l'anthropologiste. 

—  Je  rirai,  jure  La  Graine,  autant  qu'il  me 
plaira  et  pas  seulement  pour  le  plaisir  de  me 


78  CASERNE 

dégonfler  les  joues,  mais  surtout  pour  me 
payer  leur  tête,  Tant  qu'on  reconnaîtra  la 
nécessité  de  la  guerre,  je  proclamerai  mon  droit 
à  la  rigolade  ;  rigoler,  c'est  ma  façon  de  faire 
la  guerre.  Est-ce  qu'on  croit  que  je  n'ai  pas 
aussi  mes  tyrans  et  mes  revendications  person- 
nelles ?  Moi  aussi  j'ai  mon  programme,  moi  aussi 
je  suis  un  opprimé  et  je  sais  bien  que  j'ai  de 
puissants  ennemis.  J'affirme  que  leur  façon  de 
me  faire  la  guerre  est  déloyale  et  contraire 
à  toutes  les  règles  du  jeu.  Ils  trichent,  ils  abusent 
de  leur  force  contre  moi.  Ils  m'ont  tout  pris  : 
mes  deux  bras  de  travailleur,  ma  jeunesse,  ma 
liberté  et  je  sais  qu'ils  ne  me  lâcheront  plus 
tant  qu'ils  n'auront  pas  eu  ma  peau.  Mais  je 
ne  suis  pas  méchant.  Eux,  ils  y  vont  tout  de 
suite  à  coups  de  canon  et  à  coups  de  vingt  ans 
de  prison.  Moi,  je  rigole  d'eux  seulement.  Et 
le  plus  souvent,  je  ris  à  peine  un  brin,  comme 
ça  ;  c'est  de  l'escarmouche,  une  tamponnée  de 
plaisanteries.  Mais  dame,  quand  je  suis  en  colère, 
je  me  paie  leur  tranche  dans  les  grands  prix.  Je 
les  ai  démasqués  depuis  longtemps,  voyez- 
vous  ;  quoi  qu'y  fassent,  et  même  en  mettant 
des  pucelles  sur  leurs  pièges,  ils  ne  m'auront 
jamais  de  bon  cœur  à  leur  messe.  Je  n'ai  pas 
de  vanité,  mais  je  sais  que  je  suis  plus  propre 
qu'eux.  Je  suis  comme  le  curé  qui  dit  la  messe 
tout  seul  dans  son  église,  pour  lui,  et  parce  que 


LA    GRAINE  79 

ça  lui  fait  plaisir  ;  et  je  ne  fais  jamais  la  quête. 
Je  vous  l'ai  dit,  qu'ils  me  foutent  la  paix  à  la 
fin,  et  ne  viennent  pas  me  chercher  chaque  fois 
qu'ils  ont  des  coups  de  torchon  à  foutre  à 
quelqu'un. 

—  Tu  es  un  homme  libre,  La  Graine  ? 

—  Y  a  cet  uniforme  qui  me  gêne  aux 
emmanchures.  Mais  quand  je  ferme  les  yeux 
et  que  je  suis  comme  ça  tout  à  fait  chez  moi, 
alors,  oui,  j'ai  l'impression  d'être  libre. 

La  Graine  parlait  peu  de  sa  vie  privée.  J'ai 
cru  deviner  qu'il  avait  une  amie  et  vivait  avec 
elle  avant  la  guerre.  Deux  ou  trois  fois  par 
semaine,  il  filait  aussitôt  après  la  soupe  du 
soir  et  on  n-e  le  revoyait  qu'à  l'appel.  J'avais 
remarqué  qu'il  revenait  généralement  assombri 
de  ces  sorties  mystérieuses.  On  avait  beau  le 
tisonner,  il  ne  donnait  aucune  chaleur.  Un  soir, 
même,  il  me  parut  que  toute  flamme  était 
morte  en  lui  et  qu'il  commençait  à  descendre 
vers  les  basses  températures.  Comme  il  re- 
lisait pour  la  deuxième  ou  troisième  fois  une 
lettre  qu'il  avait  tirée  de  sa  capote,  il  dit  : 

—  Le  monde  est  encore  plus  vache  qu'on 
ne  croit. 

Je  m'attendais  à  quelque  confidence,  mais 
ce  fut  tout  pour  ce  soir-là.  Le  lendemain  matin 
au  réveil,  alors  que  nous  allions  ensemble 
chercher  le  jus  aux  cuisines,  il   me  dit  encore  : 


80  CASERNE 

—  Le  jour  où  j'en  aurai  assez,  je  filerai 
par  la  tangente. 

Je  n'osai  le  questionner,  car  je  me  sens  humble 
et  respectueux  devant  le  mystère  de  chaque 
être,  mais  je  pressentis  qu'entre  la  phrase  de 
la  veille  au  soir  et  celle  du  matin,  il  y  avait  eu 
dans  son  âme  éveillée  un  drame  nocturne  avec 
maintes  péripéties. 

Toute  vie  humaine  comporte  des  heurts 
savoureuses  et  d'autres  qui  le  sont  moins, 
c'est  certain  ;  mais  quand  le  dosage  est  heureux 
et  que  le  sujet  est  sain,  l'affaire  se  poursuit 
jusqu'au  bout  sans  trop  de  mal.  J'aurais  juré 
qu'il  en  serait  ainsi  pour  La  Graine  que  je 
tenais  pour  le  gaillard  le  mieux  équilibré  de 
nous  tous.  Son  exubérance  s'apparentait  sou- 
vent à  la  joie  bruyante  des  clowns  forains  ;  je 
sais  aujourd'hui  qu'elle  n'était,  sans  doute, 
pas  moins  factice.  Quelle  détresse  intérieure 
cachait-il  donc  sous  ses  si  brillants  oripeaux  et 
sa  faconde  éblouissante  ?  Je  me  le  demande 
encore  ce  soir  dans  cette  cantine  où  je  suis  venu 
boire,  seul  cette  fois,  avant  mon  sommeil. 

Nous  l'avons  trouvé  un  matin,  le  long  du 
mur  des  cuisines,  parmi  des  débris  de  tuiles, 
écrasé  sur  le  pavé.  Il  était  monté  sur  le  toit, 
s'était  laissé  glisser  jusqu'à  la  gouttière  et  là, 


LA  GRAINE  81 

du  quatrième  étage,  était  tombé  la  tête  en 
avant.  Il  tenait  encore  dans  sa  main  un  papier 
sur  lequel  il  avait  écrit  :  «  Ne  cherchez  pas 
d'histoires.  J'en  finis  volontairement.  Ça  vaut 
mieux  comme  ca.  » 


Caserne 


L'ADJUDAyT  PETARD 


ON  l'appelait  Pétard  parce  qu'il  faisait  au- 
tant de  bruit  à  lui  seul  que  dix  de  ses 
pareils. 

Fléchissant  sur  ses  longues  jambes  maigres 
et  grommelant  d'éternelles  menaces,  il  arpen- 
tait le  quartier  tout  le  jour  et  une  bonne  partie 
de  la  nuit.  Il  gravissait  les  escaliers  à  pas  de 
loup,  enjambant  quatre  marches  à  la  fois, 
ouvrait  brusquement  la  porte  d'une  chambrée 
et  ne  manquait  jamais  de  paumer  quelques 
pauvres  bougres  allongés  sur  leur  lit. 

—  Vous  y  prends,  salopards  !  Défense  de  se 
vautrer  sur  les  lits  après  le  déjeuner.  A  l'ours  ! 
Coucherez  ce  soir  à  l'ours.  Vos  noms  ?  Caporal  ! 
Cap...  Caporal  !  Où  e^t-il  ?  A  la  cantine,  bien 
sûr  ;  en  train  de  se  saouler  la  gueule.  Bon  ça. 
Couchera  aussi  à  l'ours.  A  l'ours  !  Vous  ferai 
voir  qui  je  suis,  salopards  ! 

Les  cuistots,  le  croyant  à  la  chasse  dans  les 
chambres  lointaines,  faisaient  griller  de  mi- 
gnons tournedos  prélevés,  malhonnêtement,  il 
faut  l'avouer,  sur  la  bidoche  de  la  compagnie. 


86  CASER>'E 

Pétard  passait  la  tête  par  la  porte  entr'ouverte, 
humait  l'odeur  en  fermant  les  yeux,  rampait 
le  long  des  fourneaux  en  retenant  son  souffle 
et  éclatait  comme  une  bombe  parmi  le  groupe 
des  cuistots  foudroyés. 

—  Des  biftecks  !  Gredins  !  Et  des  frites  î 
On  se  soigne  ici.  Compliments.  Rigolera  bien. 
Conseil  de  guerre.  Vol  d'approvisionnements. 
Vos  nom  ?  Fermez  la  porte.  Saligauds  !  Des 
biftecks  !  Est-ce  que  j'en  mange,  moi  ? 

Mais  déjà,  Pétard,  brandissant  la  liste  des 
hommes  malades,  entrait  à  l'infirmerie. 

—  Tissier  ?  Pas  là  ?  Tissier  ?  Parbleu  1 
Crevaux  ?  Crevaux  non  plus,  naturellement. 
Malades  comme  moi.  A  la  cantine.  Bon  ça. 
Salopards.  Coucheront  à  l'ours.  Porterai  le 
motif. 

Il  veille,  le  bon  chien  de  garde  ;  il  bondit 
de  cour  en  cour  et  de  chambre  en  chambre.  Il 
jappe,  l'œil  fouilleur  et  les  crocs  aiguisés  ;  il 
court  le  long  du  troupeau  terrifié,  se  glisse  dans 
les  files,  va,  vient,  et  mord  quelques  bêtes, 
presque  toujours  les  mêmes. 

—  Encore  en  souliers  de  fantaisie  sur  les 
rangs  !  Bon  ça. 

—  Il  n'y  en  a  plus  à  mon  pied  au  magasin, 
mon  adjudant. 


l'adjudant  pétard  87 

—  Taisez-vous.  M'en  fous.  Coucherez  à 
l'ours. 

—  Et  ces  cheveux-là  ? 

Il  sort  des  petits  ciseaux  de  sa  poche,  sou- 
lève un  képi,  prend  une  poignée  de  cheveux 
bien  lissés  et  taille  un  bon  coup  en  pleine  herbe. 
Quelques  képis  plus  loin,  les  terribles  ciseaux 
font  de  nouveaux  ravages. 

On  verra  demain  ceux  que  j'ai  marqués. 
La  tondeuse...  ou  gare  !  Vous  embête,  hein  ? 
Je  sais  bien.  M'en  fous.  C'est  mon  métier. 

Valériot  a  pris  de  la  magnésie  ;  une  ration 
à  purger  un  cheval.  Ça  lui  apprendra  à  se  faire 
porter  malade.  Valériot,  les  mains  au  ventre, 
court  aux  cabinets. 

—  Rien  à  faire,  vieille  colique  ;  chacun  son 
tour. 

Valériot  est  pressé,  Valériot  souffre.  Que  de 
rois,  mon  dieu  !  et  que  de  prétendants  pour  si 
peu  de  trônes  !  Valériot  n'en  peut  plus. 

W.  C.  réservés  aux  sous-officiers. 

Tant  pis,  vite.  Enfer  et  damnation  !  Pétard 
collé  contre  la  porte  et  guettant  ! 

—  Salopard  !  Ne  nierez  pas  ! 

La  veste  de  Valériot  est  prise  dans  une 
puissante  tenaille. 

—  Votre  nom  ?  Les  nettoierez  pendant  quinze 
jours.  Vous  apprendra.  Bon  ça. 


88  CASERNE 

On  a  annoncé  au  rapport  la  visite  des  caser- 
nements par  un  Inspecteur  du  plus  haut  grade. 
Paraît  qu'il  sïntéresse  au  «  bien-être  ^)  des 
troupes.  La  visite  n'aura  lieu  qu'à  onze  heures  ; 
on  aura  donc  largement  le  temps  de  s'y  pré- 
parer sans  avoir  à  se  lever  plus  tôt  encore  que 
de  coutume. 

—  Je  passerai  d'abord  la  visite  des  caser- 
nements  à   dix  heures,   annonce  le   capitaine. 

—  V's'avez  entendu  au  rapport  ?  aboie 
Pétard  à  travers  les  chambres.  Capitaine  passera 
dans  les  chambres  avant  dix  heures.  Tout 
devra  être  fini  à  neuf  heures.  Passerai  aussi. 
Les  sergents,  ici  !  Avez  compris  ? 

Notre  sergent  nous  réunit  dans  la  chambrée 
et  nous  dit  : 

—  Visite  des  casernements  demain  matin. 
On  se  lèvera  une  heure  avant  le  réveil  pour  être 
prêt  à  temps.  La  chambre  faite  et  les  hommes 
en  tenue  au  pied  de  leur  lit  à  huit  heures. 
Compris  ?  Caporal  !  Compte  sur  vous. 

Une  heure  avant  le  réveil,  a  dit  le  sergent. 
Il  faudra  donc  se  lever  à  cinq  heures  !  C'est  gai. 
Le  lendemain,  à  quatre  heures,  le  caporal  se 
dresse  sur  son  lit  : 

—  Debout  là-dedans,  bande  de  rosses.  Dupin, 
sautez  sur  le  balai  !  Tissier,  au  jus  !  Crevaux, 
les  crachoirs  !  Dis  donc,  La  Graine,  faut-il 
que  j'aille  te  retourner  ? 


l'adjudant  pétard  89 

A  cinq  heures  et  demie,  Pétard  lance  ses 
premières   grenades. 

—  Tous  les  lits  ne  sont  pas  encore  dépliés  ? 
Et  le  couloir  !  Une  chique  dans  le  couloir. 
Caporal  !  V'ià  un  homme  qui  balaie  sans 
arroser. 

—  Tous  les  robinets  sont  gelés,  mon  ad- 
judant. 

—  Robinets  ?  M'en  fous.  Me  regarde  pas. 
A  Tours.  Foutez  de  moi.  Arroser.  L'ai  assez  dit 
au  rapport.  Tous  les  pieds  de  châlit  dans  la 
cour  avant  un  quart  d'heure.  Passerez  au 
pétrole.  Prendreiz  celui  des  lampes.  L'homme 
d'escalier  !  L'homme  d'es... 

—  Présent  ! 

—  C'est  vous  !  M'regardez  pas  comme  ça, 
l'air  d'une  tourte  !  Savonnerez  les  pavés,  en 
bas,  devant  la  porte.  Quoi  ?  F'tez  le  camp  au 
galop  dans  vos  escaliers.  Sent  l'eau-de-vie  ici. 
Qu'j'en  pince  un  !  Salopards  !  Et  celui-là  ? 
Vos  bretelles  ?  Quatre  jours  ;  bon  ça.  Pas 
content  ?  Verrez  ça  quand  serez  au  front, 
rossard  ;  bien  autre  chose.  ! 

Pétard  vole  au  corps  de  garde  et  dépêche 
des  estafettes  jusqu'au  dernier  réduit  des 
casernements. 

—  Et  le  clairon,  qu'est-ce  qu'il  fout  ?  Clairon, 
ici  ! 


90  CASERNE 

Le  clairon  sonne  le  réveil.  Le  clairon  appelle 
et  menace.  L'infernal  instrument,  qui  semble 
avoir  bu  du  fulminate,  tonitrue  au  centre  de 
la  cour  et  affole  tout  le  quartier.  Il  lance  sa 
fanfare  comme  des  bols  de  vitriol.  Les  consignés, 
les  hommes  de  corvée,  le  sergent  de  semaine, 
tout  le  monde  reçoit  sa  part  d'éclaboussures. 

Les  hommes  valsent  rur  les  planchers  cen- 
tenaires, se  tamponnent  dans  les  escalier^,, 
grimpent  aux  échelles  et  galopent  dans  les 
cours...  Les  lampes,  les  vitres,  les  tables,  les 
bancs,  sont  assaillis  par  mille  mains  avides  de 
leur  rendre  l'aspect  deb  choses  neuves.  Le3 
soldats  soufflent  et  suent,  mais  sans  se  plaindre, 
comme  des  gens  qui  travaillent  à  leur  seul 
bien-être. 

Le  clairon,  qui  les  avait  lâchés  depuis  quel- 
ques instants,  les  asticote  de  plus  belle.  Cette 
fois,  c'est  la  volée  générale. 

—  Tout  le  monde  en  bas  !  Tout  le  monde  en 
bas  !  Au  pas  de  gym...  Au  pas  de  gym...  ' 

Et  Pétard  attend,  derrière  le  clairon  aux 
joues  gonflées  et  aux  yeux  injectés. 


* 

*  * 


—  Ici,  mon  vieux,  faut  rouler  son  drapeau, 
disait  ce  matin  Peau  d'fesse  à  un  petit  jeune 
qui  rouscaillait. 


l'adjudant  pétard  91 

Oui,  et  il  faut  le  rouler  bien  serré  pour  le 
faire  entrer  dans  l'étroit  rouleau  de  la  disci- 
pline militaire.  Sois  bien,  tout  entier,  sanglé 
dans  l'obéissance,  mon  garçon.  Prends  garde  ! 
Que  rien  de  ta  personnalité  ne  fasse  bosse  I 
Offre  à  tes  supérieurs  une  âme  rabotée  et  polie. 
Songe  que  la  plus  petite  rugosité  pourrait  être 
interprétée  comme  une  tentative  de  rébellion. 
Les  talons  joints,  les  bras  collés  au  corps,  la 
tête  vissée  dans  les  épaules  et  le  regard  dans  sa 
coquille,  efforce-toi  de  ressembler  à  ces  momies 
que  tu  vis  dans  les  musées. 

Mais  obéir,  je  le  sais,  n'est  pas  toujours 
facile,  car  il  y  a  mille  formes  d'obéissance  et 
celle  qu'on  devait  au  capitaine  Ronton  différait 
du  tout  au  tout  de  celle  qu'exigeait  de  nous 
l'adjudant  Pétard.  Ce  dernier  avait  ses  idées 
sur  la  discipline  et  elles  variaient  de  jour  en 
jour,  d'heure  en  heure,  avec  les  conditions 
atmosphériques,  le  mouvement  des  humeurs 
et  les  drames  secrets  de  la  digestion.  Pétard, 
à  six  heures  du  matin,  presque  à  jeun  encore, 
abusait  déjà  de  l'autorité  que  lui  conférait  son 
grade  ;  mais  en  prenant  une  attitude  humble 
et  soumise  qui  promettait  à  l'avance  une 
capitulation  sans  réserves,  on  pouvait  espérer 
son  indulgence.  A  midi,  sa  rencontre  cons- 
tituait un  tel  danger  que  toutes  les  mesures  de 
défense    personnelle    devenaient    sans    aucune 


92  CASERNE 

efficacité  ;  on  accueillait  l'événement  avec 
résignation  et  on  ne  s'en  tirait  qu'avec  l'aide 
d'une  chance   exceptionnelle. 

A  neuf  heures  du  soir,  le  péril  atteignait 
les  proportions  d'une  calamité.  C'était  l'heure 
où  Pétard,  l'alcool  brûlant  en  lui  comme  un 
soleil,  se  sentait  visiblement  investi  d'un  pouvoir 
discrétionnaire  sur  les  nègres  de  ses  plantations. 
Tourm.enté  par  le  désir  de  réaliser  un  absolu 
de  discipline,  il  passait  la  majeure  partie  de  la 
nuit  à  rôder  dans  les  casernements.  Malédic- 
tion sur  tous  ceux  qui  se  rendaient  coupables 
du  plus  mince  délit  !  Malheur  aux  hommes  qui 
se  faisaient  prendre  dans  les  couloirs  ou  les 
cours  après  l'extinction  des  feux  !  Au  caporal 
qui  avait  encore  de  la  lumière  dans  sa  chambrée 
à  neuf  heures  cinq  ;  au  fiévreux  altéré  qui  des- 
cendait boire  un  quart  d'eau  à  la  fontaine  ; 
à  celui  qu'une  vessie  impatiente  amenait  à 
mépriser  les  lieux  consacrés. 

Les  nuits  sans  lune  favorisaient  particu- 
lièrement les  entreprises  de  Pétard.  L'ombre 
nous  cachant  ses  mouvements,  nous  vivions 
dans  des  transes  encore  accrues.  Il  était  si 
prompt  à  se  déplacer  qu'on  eût  pu  croire  à  un 
étrange  don  d'ubiquité.  De  fait,  on  le  crai- 
gnait partout  à  la  fois.  Les  murs  le  suintaient. 
Telle  charrette  de  paille  pouvait  le  dérober  à 
notre   vue    et   on    s'attendait    à  le   voir  jaillir 


l"adjuda>^t  pétard  93 

de  chaque  coin  d'ombre  comme  d'une  trappe 
de  théâtre.  Nous  évitions  de  passer  devant  les 
vitres  des  fenêtres  basses  et  les  trous  des  ser- 
rures. Notre  cœur  battait  plus  vite  quand  nous 
arrivions  au  tournant  d'un  couloir.  Un  pas 
précipite,  un  brusque  éclat  de  voix  suffisaient 
pour  irriter  notre  sensibilité  de  bêtes  toujours 
traquées.  Le  silence  même  nous  semblait 
gonflé  de  vociférations  imminentes.  L'extinc- 
tion des  feux  nous  invitait  enfin  au  repos,  mais 
nous  hésitions  à  nous  confier  au  sommeil 
malgré  l'écrasante  fatigue  et  ce  désir  infini 
d'un  anéantissement  quelconque.  Nous  ne 
dormions  que  d'un  œil  comme  le  voyageur 
dans  la  brousse  nocturne,  quand  le  fauve  rôde 
aux  alentours.  Quelques  hommes  trop  frileux 
continuaient  à  se  coucher  avec  leur  caleçon 
et  leurs  chaussettes  malgré  l'interdiction  for- 
melle des  règlements.  Pétard  faisait  irruption 
dans  une  chambrée,  se  jetait  sur  les  premiers 
lits,  découvrait  les  dormeurs  et  précipitait 
immédiatement  à  l'ours  les  délinquants.  C'était, 
chaque  fois,  une  nuit  de  sommeil  perdue  pour 
tout  le  monde. 

Un  jour,  dans  la  cour  du  quartier.  Pétard, 
m'ayant  aperçu,  fonça  sur  moi,  me  happa  par 
un  bouton  de  ma  capote  et  me  dit  à  brûle- 
pourpoint  : 


94 


CASERNE 


—  Vous  écrivez  dans  les  journaux  !  Je  le 
sais.  N'avez  pas  le  droit. 

Avant  que  j'aie  eu  le  temps  de  répondre,  il 
avait  déjà  disparu. 

J'avais  écrit  dans  quelques  journaux  de 
langue  anglaise  au  début  de  la  guerre  ;  mais 
depuis  mon  incorporation,  je  n'avais  plus  confié 
une  seule  de  mes  pensées  au  papier  imprimé. 

J'attendis  la  suite  de  l'incident  avec  sérénité 
et  rassemblai  dans  mon  esprit  les  éléments  de 
ma  défense.  Les  jours  passèrent.  Je  me  trouvai 
plusieurs  fois  dans  la  zone  visuelle  de  Pétard. 
Je  ramassais  mes  forces  pour  un  choc,  mais  il 
feignait  toujours  de  ne  pas  me  voir.  Un  matin, 
j'arrivai  en  retard  sur  les  rangs  et  Pétard,  qui 
surveillait  l'appel,  ne  me  dit  rien.  De  plus  en 
plus  intrigué,  je  résolus  de  mener  le  jeu  ron- 
dement. Les  distractions  sont  rares  à  la 
caserne  ;  je  demande  aux  patriotes  de  s'en  sou- 
venir avant  de  songer  à  blâmer  mon  attitude. 
Et  je  permets  à  celui  qui  n'a  jamais  péché 
contre  la  discipline  de  me  jeter  la  première 
pierre.  Je  laissai  pousser  mes  cheveux  jusqu'à 
pouvoir  les  peigner,  et,  un  matin,  j'apparus 
sur  les  rangs  avec  mes  chaussures  de  ville.  Je 
savais  que  Pétard  étranglerait  de  fureur  s'il 
s'en  apercevait,  car  les  godillots  des  hommes, 
c'était  son  dada  favori.  Comme  il  courait  les 
yeux  baissés  vers  la  rangée  de  souliers  luisants 


l'adjudant  pétard  95 

de  graisse,  il  tomba  en  arrêt  devant  mes  pieds 
coupables.  Il  bondit  en  arrière  comme  s'il  les 
avait  reçus  tout  à  coup  en  pleine  poitrine. 
J'attendais  l'explosion  avec  tranquillité. 

—  Celui-là,  par  exemple,  hurla-t-il  en  rele- 
vant la  tête. 

Mais  il  m'avait  reconnu  et,  stupéfiant  coup 
de  théâtre,  Pétard  eut  un  sourire. 

Oui,  Pétard  m'honora  ou  me  déshonora  d'un 
sourire  presque  sympathique. 

—  Ces  sacrés  journalistes,  bredouilla-t-il, 
toujours  les  mêmes,  se  croient  tout  permis. 

Et  l'affaire  n'eut  pas   d'autre  dénouement. 

Le  terrible  adjudant  me  ménageait  !  Le 
roitelet  dont  la  toute-puissance  s'étendait  sur 
plusieurs  centaines  d'hommes  songeait  peut- 
être  à  se  concilier  l'opinion  publique  en  mon 
humble  personne.  Pourtant,  que  les  raisons 
de  sa  crainte  probable  étaient  peu  fondées. 
Une  certaine  presse,  avant  la  guerre,  avait 
bien  de  temps  en  temps  dénoncé  quelques 
abus,  mais  aujourd'hui  presque  tous  les  canards 
buvaient  l'inspiration  à  la  même  source  et 
battaient  des  ailes  avec  un  touchant  accord. 
La  guerre  sacrée  n'avait-elle  pas  fait  disparaître 
tous  les  abus  ?  Et  quel  individu  eût  osé  élever 
des  plaintes  particulières  quand  la  vie  de  toute 
la  nation  était  en  péril  ? 

A  la  guerre  comme  à  la  guerre,  entendais-je 


96  CASERNE 

répéter  tous  les  jours  autour  de  moi.  Eh  bien, 
soit  !  J'abusai  alors  effrontément  de  l'indul- 
gence que  semblait  me  témoigner  Pétard. 
J'endossai  toutes  les  fautes,  tous  les  écarts  de 
mes  camarades. 

—  Qui  a  cassé  ce  carreau  ? 

—  C'est  moi,  mon  adjudant. 

—  Qui  a  laissé  ce  crachoir  dans  le  couloir? 

—  Moi. 

J'eus  la  passion  du  sacrifice  et  me  chargeai 
de  tous  les  péchés  d'Israël,  sans  encourir. 
d'ailleurs,  la  moindre  punition.  J'allai  plus 
loin.  Un  jour  Pétard  me  prit  à  part,  dans 
l'intention,  me  dit-il,  de  me  demander  un  service. 

—  J'ai  plusieurs  états  à  rédiger.  N'en  sors 
pas.  Manque  de  style.  Incapable  aligner  trois 
phrases.  Voulez-vous  venir  ce  soir  chez  moi 
après  la  soupe  ? 

—  Ce   soir  ?    Impossible,    mon    adjudant. 

—  Et   demain  ? 

—  Demain  ?  Attendez...  Je  regrette,  mais 
je  ne  peux  pas  non  plus. 

Il  ne  pouvait  pas  m'obliger  à  aller  travailler 
chez  lui  le  soir.  Et,  d'autre  part,  comme  me 
l'avait  appris  par  hasard  un  des  scribes  du 
capitaine,  les  règlements  voulaient  qu'il  rédi- 
geât lui-même  ces  fameux  états.  Mais  il  est 
pénible  de  refuser  une  complaisance,  même  à 
son  pire  ennemi,  quand  elle  vous  est  demandée 


l'adjudant    pétard  97 

d'une  certaine  façon.  Je  suis  un  homme  faible  ; 
je  montre  peu  de  persévérance  dans  mes  ran- 
cunes. Si  la  brute  qui  a  tué  à  la  guerre  mon 
meilleur  ami  venait  ce  soir  avec  une  voix 
désespérée  implorer  mon  secours,  je  crois  que 
je  serais  assez  lâche  pour  le  lui  accorder. 

Le  lendemain,  j'allai  vers  l'adjudant  et  lui 
dis  que  je  pourrais  venir  chez  lui  le  soir  même. 

A  six  heures  et  demie,  je  frappai  à  sa  porte. 
Il  m'attendait  près  de  ses  papiers  qu'il  avait 
étalés  sur  une  table.  D'abord,  je  ne  le  reconnus 
pas.  Il  était  coiffé  d'une  casquette  et  vêtu  d'un 
sordide  complet  de  cycliste.  Ainsi  dépouillé 
des  attributs  de  sa  puissance,  il  n'était  plus 
qu'un  homme  comme  vous  et  moi.  Et  sa  trans- 
formation n'était  pas  qu'apparente,  comme  je 
pus  en  juger  tout  de  suite  par  l'accueil  qu'il 
me  fit. 

—  Vous  êtes  bien  gentil  d'être  venu,  me 
dit-il  en  m'offrant  sa  main  droite  en  même 
temps  qu'il  posait  la  gauche  sur  mon  épaule. 

Je  me  mis  au  travail  avec  courage  et  m'in- 
terrompais seulement  quand  j'étais  pris  par 
mes  maudits  accès  de  toux  qui  se  répétaient 
de  quart  d'heure  en  quart  d'heure. 

—  Etes  bien  enrhumé,  me  dit  Pétard.  Devriez 
vous  soigner  sérieusement.  Une  pitié  de  tousser 
comme  ça. 

Casbkkb  7 


98  CASERNE 

Je  ne  savais  pourquoi,  mais  sa  sollicitude 
m'était  odieuse. 

Il  avait  disparu  depuis  quelques  instants, 
quand  j'entendis  ses  savates  claquer  dans 
rentrée.  Il  arrivait  de  la  cuisine,  portant  avec 
précaution  un  grol  bol  de  lait  fumant. 

—  Nom  de  Dieu  !  Me  brûle,  le  garcier  ! 
s'écria-t-il,  mais  sans  avancer  plus  vite,  dans 
la  crainte  de  répandre  le  précieux  breuvage. 
Peux  plus  le  tenir  ! 

M'appelait-il  à  son  secours  ?  J'eus  une 
mauvaise  pensée  et  fis  la  sourde  oreille. 

Il  atteignit  enfin  la  table  et  posa  le  bol  d'où 
rayonnait  une  odeur  provocante  de  lait  chaud 
et  de  rhum.  Je  remarquai  que  la  sueur  perlait 
à  son  front.  Comme  il  faisait  claquer  ses  doigts 
meurtris,  je  me  dis  en  moi-même  :  Souffre  un 
peu  mon  bonhomme,  c'est  bien  ton  tour.  Et 
comme  il  continuait,  j'ajoutai  :  Mets  tes 
galons  dessus,  ne  peuvent-ils  pas  tout  ?  Mais 
je  chassai  avec   honte  ces  stupides  réflexions. 

—  Buvez  votre  lait,  pendant  qu'il  est  bien 
chaud,  me  dit-il. 

Mon  lait  ?  C'était  donc  pour  moi  !  Pour 
moi  ?  Je  bredouillai  un  remerciement  sau- 
grenu car  j'étais  soudain  la  proie  d'un  grand 
désordre  intérieur. 

—  Il  faut  aller  vous  coucher  tout  de  suite, 
insista  mon  bienfaiteur,  quand  je  reposai  le  bol 


l'adjuda>'t  pétard  99 

sur  la  table.  Prenez  mon  cache-nez,  il  fait  très 
froid  ce  soir  ;  vous  me  le  rendrez  demain. 

Je  rentrai  bouleversé  au  quartier.  Un  homme? 
Qu'est-ce  donc  qu'un  homme  ?  Et  qui  peut  se 
flatter  d'en   connaître  un  seul   tel   qu'il  est  ? 

La  nuit  de  gel  était  si  claire  que  je  voyais 
mon  ombre  fidèle  courir  à  mon  côté.  Le  ciel 
déployait  sur  ma  tête  une  immense  table  de 
clartés  et  je  pensais  que  beaucoup  d'hommes 
portent  aussi,  au  sommet  de  leur  âme,  leur 
bonne  volonté  comme  un  fanal  intermittent. 
Mais  je  ne  pouvais  pas  oublier  la  nuit  millé- 
naire qui  continue  à  circuler  entre  les  étoiles  ; 
mais  je  ne  pouvais  pas  oublier  non  plus  les 
ténèbres  où  patauge  toujours  l'humanité.  Non, 
je  n'étais  pas  prêt  encore  pour  la  grande 
invasion  de  la  lumière,  car  en  moi,  ce  soir-là, 
il  n'y  avait  plus  que  le  doute  et  l'obscurité. 


BIBLIOTHECA 


VISITES  MEDICALES 


—  Une,  deux,  gauche,  droite.  Allons,  au 
pas  les  pompiers  de  Nanterre  !  ordonna  le  gros 
sergent  en  bonne  humeur. 

Les  têtes  se  redressèrent.  Le  pas  bafouilla 
terriblement  pendant  quelques  mètres,  puis 
tous  les  pieds,  droits  et  tous  les  pieds  gauches 
frappèrent  enfin  alternativement  et  tous  ensemble 
le  macadam  desséché  par  le  soleil  de  juillet. 

—  Ça  va  faire  la  huitième  fois  qu'on  me  visite. 
J'en  ai  mare,  maugréa  Peau  d'fesse  qui  ne 
cessait  de  rouscailler  du  matin  au  soir. 

—  Qu'est-ce  que  je  dirais,  moi,  répondit 
Poulot  qui  marchait  en  faisant  sauter  drôlement 
son  derrière,  ça  va  faire  onze  fois  qu'on  m'aura 
vu  défiler  en  tenue  de  naissance. 

Avec,  avec  du  poil. 
Sous  les  rô-ôses... 

chantonna  Dupin,  dit  La  Graine. 

—  Silence  sur  les  rangs  !  gronda  le  sergent 
brusquement  orageux. 


104  CASERNE 

—  Et  même  si  ça  faisait  cinquante  fois^ 
émit  Leprince  en  sourdine,  tu  n'aurais  encore 
qu'à  la  boucler.  Il  leur  faut  des  bon'hommes. 
Les  dépôts  sont  vides,  y  paraît.  Maintenant 
que  la  soupe  est  en  train,  on  ne  peut  plus  laisser 
le  feu  s'éteindre  en  dessous. 

Pas  de  doute,  tous  les  pays  en  guerre  avaient 
un  impérieux  besoin  de  matériel  humain.  Et 
chaque  citoyen  menacé  pensait  au  fond  de  lui- 
même  :  si  jamais  j'en  réchappe,  je  pourrai  dire 
que  j'ai  eu  de  la  veine. 

Il  fallait  une  vigilance  personnelle  de 
tous  les  instants  et  les  mille  faveurs  d'un  destin 
plutôt  favorable  pour  arriver  à  vivre  une  cin- 
quantaine d'années  au  temps  légendaire  de  la 
paix.  On  ne  peut  pas  imaginer  à  quelle  somme 
de  périls  quotidiens  et  variés  on  devait  alors 
échapper  pour  siroter  son  demi-siècle.  Mais 
c'est  bien  autre  chose  aujourd'hui  puisque  tous 
les  hommes  de  dix-huit  à  cinquante  ans  ne 
sauraient,  paraît-il,  ambitionner  un  meilleur 
sort  que  celui  de  servir  d'engrais  aux  généra- 
tions futures.  On  vit  —  si  on  peut  appeler  ça 
vivre  —  à  côté  d'une  bombe  dont  la  mèche 
est  allumée...  et  on  attend.  La  vie  d'un  homme 
encore  jeune  et  sans  infirmités  visibles  est 
devenue  un  martyre  de  toutes  les  secondes 
Il  ne  peut  aller  par  les  rues  sans  exciter  les 


VISITES  MÉDICALES  105 

plus  bas  ressentiments.  Les  matrones  dont  on 
a  pris  les  hommes,  brutalement  égalitaires  et 
plus  féroces  que  les  ménades,  le  dépècent  des 
yeux.  Elles  ignorent  ce  qu'un  complet  ou  un 
uniforme  peut  cacher  de  misères  physiques 
et  elles  ne  jugent  que  d'après  les  apparences. 
Elles  ne  peuvent  pas  admettre  que  des  types 
comme  nous  qui  tiennent  sur  leurs  pattes  sans 
verser  soient  encore  vivants  et  jouissent  d'une 
sécurité  relative  quand  leur  mâle  gigote  là-bas 
sous  le  tranchoir.  Je  vous  le  dis  :  le  monde  de 
ce  siècle  aura  connu  une  nouvelle  forme  de  l'an- 
thropophagie.. Hier,  comme  je  rentrais  chez 
moi,  j'ai  parfaitement  entendu  ma  concierge 
dire  sur  mes  talons  à  une  voisine  :  «  Cet  oiseau-là 
n'a  pas  si  mauvaise  mine  que  ça  !  «  Chaque  fois 
que  la  fruitière  me  voit  passer  du  seuil  de  sa  bou- 
tique, elle  me  lâche  un  regard  à  peu  près  aussi  affec- 
tueux qu'un  coup  de  fusil.  C'est  à  vous  dégoûter 
d'exister.  On  ne  s'appartient  plus.  Le  premier 
passant  qui  vous  croise  est  persuadé  qu'il  a 
une  hypothèque  sur  votre  peau.  Le  bourgeois 
quinquagénaire  encerclé  dans  se?  bourrelets  de 
graisse  comme  un  tonneau  dans  ses  anneaux 
protecteurs  peut,  parce  qu'il  a  son  fils  ou  même 
un  vague  cousin  au  front,  vous  traiter  impu- 
nément de  propre  à  rien,  .jamais  on  n'a  tant 
parlé  de  liberté  et  jamais  on  n'a  eu  aussi  peu 
de  droits  sur  soi-même.  Il  n'y  a  plus  d'hommes, 


106  CASERNE 

plus  d'individus  ;  nous  sommes  tous  devenus 
de  la  pâte  à  effectifs. 

Renaud  écoutait  en  hochant  la  tête.  Réformé 
en  temps  de  paix  et  versé  depuis  dans  le  ser- 
vice auxiliaire,  il  avait  dû  subir  en  quelques 
mois  tant  de  visites  et  de  contre-visites  qu'il 
n'en  savait  plus  le  nombre.  Une  fois  de  plus, 
malgré  sa  débilité  et  le  mal  qui  le  minait  depuis 
longtemps,  on  le  proposait  pour  le  service 
armé.  Il  ne  craignait  pas  de  mourir,  et  il  eût 
été  capable  à  l'occasion  de  consentir  au  suprême 
sacrifice  avec  une  joyeuse  frénésie,  mais  il 
avait  gardé  assez  de  lucidité  pour  mesurer  toute 
la  distance  qui  sépare  le  don  volontaire  de 
l'holocauste  imposé. 

L'utilité  de  la  tâche  unique  proposée  aux 
hommes  de  ce  temps  par  le  petit  groupe  de 
politiques  et  de  capitaines  qui  avaient  pris  en 
mains  les  destinées  du  monde  ne  s'imposait 
pas  à  tous  avec  une  égale  évidence. 

Certains  citoyens  gardaient  au  fond  d'eux- 
mêmes  un  respect  obstiné  pour  leurs  convictions 
déjà  anciennes  et  celles-ci  ne  se  confondaient 
pas  nécessairement  avec  celles  des  chefs  actuels 
de  la  synarchie.  Mais,  dans  l'organisation  de 
l'Etat  moderne,  il  n'y  avait  pas  beaucoup  de 
place  pour  les  aspiration^  particulières.  On 
raillait  l'ennemi  de  faire  si  bon  marché  de 
l'individu  et  on  proclamait  en  même  temps  que 


VISITES  MÉDICALES  107 

l'intérêt  du  pays  planait  bien  au-dessus  des 
convenances  personnelles,  ce  qui  étadt  nette- 
ment en  contradiction  avec  le  droit  maintes 
fois  affirmé  de  chaque  homme  à  disposer  de 
soi-même.  L'Etat  infaillible  se  substituait  à  la 
conscience  de  chacun.  Il  dispensait  à  tous  les 
êtres,  par  le  canal  de  ses  serviteurs  appointés, 
les  éléments  d'une  morale  dont  il  était  interdit 
à  quiconque  de  discuter  les  termes.  De  même, 
il  avait  créé  un  modèle  unique  de  vérité,  un 
autre  d'espoir,  d'autres  encore  :  de  haine,  de 
beauté,  d'héroïsme,...  qu'il  y  avait  un  danger 
mortel  à  méconnaître.  L'Etat  majoritaire, 
monstre  issu  du  peuple  écervelé,  se  retournait 
tout  à  coup  contre  lui  pour  le  dévorer.  Il  l'avait 
d'abord  endormi  en  le  soûlant  d'égalité.  Jean- 
Marie  pouvait  aujourd'hui  mourir  sans  regret 
puisqu'il  avait  la  certitude  que  son  copain  Jean- 
Paul  mourrait  également  demain.  Et  l'Etat 
niveleur  était  devenu  si  puissant  qu'il  ne  se 
contentait  plus  de  la  soumission  brute  à  son 
caprice  ;  il  s'offrait  le  luxe  d'exiger  de  tous  une 
adhésion  enthousiaste. 

Renaud,  soldat  irréprochable,  était  pourtant 
parmi  le  troupeau  comme  une  brebis  suspecte. 
Non  qu'il  osât  médire  de  la  cause  qu'on  l'obli- 
geait à  servir,  mais  il  représentait  aux  yeux  de 
ses  chefs  courroucés  l'image   de  la  résignation 


108  CASERNE 

silencieuse.  Il  manquait  d'entrain,  d'allant, 
comme  on  dit.  On  sentait  qu'il  demeurait  inerte 
comme  un  rocher  au  milieu  de  la  mer  lyrique. 
Un  jour,  le  capitaine  Ronton,  un  gros  homme 
sanguin  et  catégorique,  l'ayant  pris  à  part, 
l'avait  tenu  une  grande  demi-heure  sous  la 
fontaine  de  son  éloquence.  Mais  pendant  tout 
le  temps  du  prêche,  une  pensée  tranquille 
avait  coulé  des  yeux  clairs  de  Renaud. 

—  Renaud,  prenez  garde  ;  vous  êtes  un  bon 
soldat  et  on  ne  peut  rien  vous  reprocher,  mais 
je  n'aime  pas  les  sales  caboches.  Si  vous  souffrez 
de  quelque  chose,  vous  devez  me  le  dire, 
sapristi  !  Ne  suis-je  pas  votre  père,  à  vous  et  à 
tous  ? 

Mais  quand  on  lui  parlait,  Renaud  regardait 
toujours  trop  loin. 

Un  jour,  enfin,  le  capitaine  Ronton  lui  avait 
dit  : 

—  Vous  continuez  à  faire  la  mauvaise  tête, 
Renaud,  c'est  bien. 

Trois  jours  après,  comme  une  pâquerette  sur 
le  gazon,  Renaud  avait  été  cueilli  par  le 
médecin  dans  la  cour  du  quartier  et  il  était 
aujourd'hui  proposé  pour  le  service  armé. 

Il  n'y  avait  eu  là,  assurément,  qu'une  coïnci- 
dence. 

Maillard,   garçon  de  magasin,  disait  ce  matin 


VISITES  MÉDICALES  109 

dans  la  chambrée  en  ajustant  ses  chaussettes 
russes  : 

—  Pour  ceux  qui  possèdent,  peut-être,  oui  ; 
mais  quand  on  n'a  que  ses  dix  doigts  pour  toute 
fortune  ça  n'est  pas  bien  intéressant  d'aller  se 
faire  casser  la  gueule. 

—  Fais-toi  tout  de  suite  Boche,  alors,  lui  a 
répondu  Valériot,  le  commis  de  banque. 

—  Mon  vieux,  que  mon  négrier  s'appelle 
Dupont  ou  Hermann,  ce  que  je  m'en  fous, 
tu  parles  ! 

Mais  c'était  là  une  réponse  d'homme  vexé 
et  il  n'y  avait  qu'à  la  laisser  tomber. 

Grévaux,  le  boucher,  est  persuadé  qu'il  y 
coupera  encore  ce  coup-ci  parce  qu'il  a  eu  le 
bras  cassé  autrefois. 

—  J'peux  pas  fermer  la  main  droite,  affir- 
me-t-il.  Le  tou'bib  m'a  dit  qu'on  me  recas- 
serait le  bras  pour  le  remettre  en  place.  On 
verra.  On  cassera  ce  que  je  voudrai  bien 
laisser  casser. 

—  Il  parait  qu'on  en  a  cueilli  soixante-cinq 
sur  soixante-huit  la  dernière  fois.  Ils  ont  pris 
un  mec  qui  pèse  quarante-trois  kilos  ;  un  autre 
qui  a  le  haut  mal  et  est  déjà  tombé  en  digue- 
digue  sur  les  rangs. 

—  Moi  je  suis  tranquille  ;  avec  mes  certi- 
ficats, rien  à  faire. 

—  Et  moi  qui  ai  eu  le  tétanos  ! 


110  CASERNE 

—  On  dit  que  le  blond  reconnaît  toutes  les 
maladies  de  cœur. 

—  Et  le  brun  toutes  celles  de  la  caisse. 
Chacun    aussitôt    se    promit    d'exploiter    le 

renseignement. 

Tissier  dit  pourtant  : 

—  C'que  vous  tenez  à  votre  peau.  Vous  me 
dégoûtez.  Ne  vous  en  faites  donc  pas  tant. 
Crever  maintenant  ou  un  peu  plus  tard,  c'est 
kif  kif.  C'est  moi  qui  m'en  balance. 

Ce  à  quoi  Troufaut  qui  avait  été  blessé  deux 
fois  répondit  : 

—  Si  tu  avais  déjà  été  servi  comme  moi, 
mon  p'tit  fias,  tu  ne  t'en  balancerais  peut-être 
pas  tant  que  ça. 

—  Non  et  non,  d'après  le  statut  des  auxi- 
liaires on  ne  devait  pas  repasser  de  visite, 
recommença  Peau  d'fesse. 

—  Le  statut  des  auxiliaires,  ce  qu'ils  s'en 
foutent  !  Faut  des  bon'hommes  qu'on  te  dit. 
Où  veux-tu  qu'ils  aillent  les  pêcher  ? 

Renaud  évoquait  la  première  visite  qu'il 
avait  passée  avec  les  réformés  de  son  âge  au 
début  de  l'année.  Il  conservait  de  cette  céré- 
monie le  souvenir  d'une  déchéance  incompa- 
rable. Le  bétail  humain  apeuré  se  pressait  dans 
une  vaste  pièce  qui  ressemblait  à  une  halle. 
C'était  un  matin  brumeux  de  février.  Une 
lumière   malade   tombait    des   hautes   fenêtres 


VISITES  MÉDICALES  111 

sur  les  pauvres  corps  que  d'impassibles  sacri- 
ficateurs tourmentaient  d'attouchements  rituels. 
Il  y  avait  ce  jour-là  une  richesse  particulière 
de  tares  physiques  :  des  hernies  prodigieuses, 
des  varices,  des  ulcères  et  quelques  horreurs 
plus  repoussantes  encore.  Un  homme  qui, 
habillé,  semblait  d'une  conformation  ordinaire, 
exhibait  tout  à  coup  un  squelette  sanglé  dans 
une  peau  mince  comme  une  pelure.  Un  autre, 
en  retirant  sa  chemise,  découvrait  un  corps 
parsemé  de  taches  brunes  qui  étaient  des  touffes 
de  poils. 

—  Celui-là  est  impossible,  avait  objecté 
l'un  des  membres  du  jury  ;  ce  n'est  pas  un 
homme,  c'est  une  descente  de  lit. 

—  Ce  n'est  qu'une  peau  de  fantaisie,  avait 
insisté  le  médecin.  Ses  taches  ne  l'empêcheront 
pas  de  faire  un  excellent  serviteur  de  la  France. 

Et  le  personnage  anomal  avait  finalement 
été  accepté. 

Il  régnait  dans  la  salle  une  chaleur  de  four 
à  plâtre  qui  vous  suffoquait.  Les  hommes  avaient 
presque  tous  le  visage  enflammé,  ce  qui  per- 
mettait aux  médecins  d'invoquer  la  bonne  mine 
du  patient  quand  l'un  des  membres  du  jury 
s'avisait  de  s'élever  contre  leurs  décisions.  Mais 
ces  messieurs  ne  se  permettaient  que  très  rare- 
ment de  discuter  l'avis  autorisé  des  hommes  de 
science.  Ils  n'étaient  pas  là  pour  ça  et,  d'autre 


112  CASERNE 

part,  le  débat  provoqué  tournait  chaque  fois 
à  leur  confusion.  On  sentait  qu'ils  ne  persis- 
taient à  intervenir  que  pour  tenter  de  justifier 
un  peu  leur  présence  devant  ce  tapis  vert  où 
reposaient  leurs  mains  oisives. 

Le  chapelet  des  hommes  nus  ondulait  devant 
la  table.  Une  à  une,  et  selon  la  froide  rigueur 
de  l'ordre  alphabétique,  les  victimes  étaient 
happées  par  les  prêtres  du  dieu  dévorant  dont 
quelque  chose  de  l'haleine  flottait  dans  l'air. 
On  eût  dit  que  le  pays  les  débitait  avec  l'insen- 
sibilité d'un  distributeur  automatique.  De 
pauvres  diables  au  cœur  pusillanime  jetaient 
des  regards  suppliants  vers  la  table  où  siégeait 
le  jury  dans  l'espoir  d'un  secours  qui  ne  pou- 
vait leur  être  consenti.  Certains  d'entre  eux, 
sentant  que  leur  tour  approchait,  étaient  agités 
d'un  tremblement  convulsif.  Ils  parlaient  lon- 
guement de  leurs  infirmités  aux  camarades 
comme  si  ceux-ci  avaient  pu  quelque  chose 
pour  eux.  Plusieurs  s'entraînaient  à  tousser 
et  d'autres  s'exerçaient  à  respirer  d'une  cer- 
taine façon.  Un  louche  escogriffe,  sorte  de 
tuteur  pour  haricots  géants,  confia  à  Renaud 
qu'en  prévision  de  l'événement  il  jeûnait 
depuis  un  bon  mois  ;  inutile  sacrifice  qui  ne 
sauva  pas  le  malheureux  du  service  armé. 

—  On  est  là,  avait  dit  un  loustic,  comme  le 
rat  dans  le  piège  qu'on  secoue  devant  la  gueule 


VISITES  MÉDICALES  113 

du  bouledogue  qui  attend  ;  il  a  beau  faire, 
faudra  bien  qu'y  tombe. 

L'espace,  où  opéraient  les  médecins  ressem- 
blait à  une  piste  de  dressage.  11  y  avait  un  gros 
barbu  qu'on  faisait  sauter  à  la  corde  pour  voir 
s'il  avait  vraiment  «  quelque  chose  au  cœur  », 
comme  il  le  prétendait.  11  y  avait  aussi  un  sujet 
étalé  sur  une  planche  et  dont  un  médecin 
rudoyait  le  ventre.  Les  vues  faibles  atten- 
daient devant  la  «  chambre  noire  »  et  les 
poumons  «  suspects  )>  étaient  réservés  pour  un 
examen  spécial.  Il  se  livrait  là  une  lutte 
implacable  et  silencieuse,  toute  de  ruses  et 
d'embûches,  entre  les  pourvoyeurs  des  armées 
et  le  gibier  déjà  dépisté.  Stupides  lapins,  étour- 
neaux  affolés  et  naïves  alouettes  tombaient  par 
douzaines  dans  l'ample  carnassière  des  chasseurs. 
L'affaire  marchait  rondement  et  il  y  aurait  ce 
soir  au  tableau  les  douze  cents  pièces  demandées 
et    promises. 

Ceux  qui  avaient  défilé  les  premiers  confiaient 
au  passage  d'importants  tuyaux  aux  copains. 

—  Tâche  de  passer  avec  le  grand  qui  a  des 
binocles.  C'est  le  moins  vache. 

Renaud,  son  tour  venu,  était  précisément 
tombé  sur  celui-là.  C'était  un  homme  encore 
jeune,  mais  dont  le  visage  amaigri  et  le  dos 
voûté    décelaient    l'usure    précoce.    Oh  !    qu'il 

Casbrnb  8 


114  CASERNE 

paraissait  fatigué  et  chagrin  par  instants.  On 
le  trouvait  moins  dur  que  ses  collègues  parce 
qu'il  avait  parfois  une  attitude  assez  singulière. 
Les  deux  mains  à  plat  sur  les  épaules  de  l'homme 
qu'il  venait  d'ausculter  et  d'interroger,  il  lui 
posait  tout  à  coup  en  souriant  doucement 
une  question  inattendue.   Par  exemple  : 

—  Vous  êtes  relieur  ?  C'est  un  beau  métier 
et  vous  l'aimez  bien,  n'est-ce  pas  ? 

Ou  bien  : 

—  Combien  avez-vous  d'enfants  ?  Quel  âge 
a  l'aîné  ?  Et  le  plus  jeune  ? 

Son  regard  se  chargeait  soudain  d'une  sorte 
de  bonté  infinie  qui  pouvait  être  de  la  pitié  et 
que  plusieurs  osaient  prendre  pour  de  l'affection. 

Il  avait  eu  pour  Renaud,  qu'il  avait  examiné 
et  questionné  longuement,  des  attentions  plus 
touchantes  encore.  Il  avait  insisté  sur  les  pré- 
cautions que  nécessitait  son  état,  assez  grave 
à  son  avis,  et  avait  finalement  proposé  au 
jury  de  le  maintenir  en  réforme.  Mais  le  scru- 
puleux ou  trop  indulgent  praticien  venait  déjà 
de  rejeter  trois  hommes  coup  sur  coup  et  le 
jury  ému  attendait  visiblement  l'instant  favo- 
rable pour  manifester  sa  réprobation.  Un  juré, 
bientôt  appuyé  par  tous  les  autres,  insinua  que 
Renaud  semblait  assez  bien  constitué  pour 
faire  au  moins  un  auxiliaire. 


VISITES  MÉDICALES  115 

—  Qu'il  fasse  preuve  de  bonne  volonté  et 
qu'il  essaie. 

—  C'est  ça,  qu'il  essaie,  avait  repris  toute 
la  tablée. 

On  ne  pouvait  rien  contre  une  telle  unani- 
mité. Et  Renaud  avait  été  versé  dans  le  ser- 
vice auxiliaire. 

Il  avait  accueilli  ce  verdict  avec  indifférence. 

Service  auxiliaire,  service  armé  ou  réforme, 
bah  !  Continuer  à  vivre  ou  mourir  demain, 
cela  n'avait  pas  beaucoup  d'importance.  Mais 
découvrir  tout  à  coup  qu'une  âme  au  moins 
avait  échappé  au  délire  collectif,  il  y  avait  là 
quelques  raisons  de  relever  la  tête  et,  même, 
de  respirer  avec  une  soudaine  allégresse. 

Un  beau  regard  humain  illuminait  encore  la 
mémoire  de  Renaud. 

Certainement,  ces  deux  médecins  faisaient 
des  gestes  identiques  et  prononçaient  des  sen- 
tences semblables  appuyées  sur  les  mêmes 
arguments  ;  la  gravité  qu'ils  apportaient  dans 
l'exercice  de  leurs  fonctions  trahissait  chez  tous 
deux  une  pareille  conscience  professionnelle  ; 
mais  pourtant,  s'ils  obéissaient  aux  mêmes 
mobiles  avec  un  zèle  égal,  non  et  non  :  ils  ne 
goûtaient  pas  tous  les  deux  la  même  paix 
intérieure.  Celui  à  qui  j'ai  eu  affaire,  pensait 
Renaud,  celui-là,  j'en  suis  sûr,  a  gardé  un  con- 
trôle sur  lui-même.  Il  souffre  de  ce  qu'il  voit 


116  CASERNE 

et  de  ce  qu'il  accomplit.  Il  a  mesuré  le  mensonge 
et  riiorreur  de  ce  temps.  Il  a  gardé  une  âme 
exigeante  et  libre.  Celui-là  aussi  est  hanté 
certains  jours  par  la  lueur  de  Tétoile  la  plus 
lointaine.  Exilé  comme  moi  dans  la  zone  infé- 
rieure, il  sait  que  sa  patrie  n'est  pas  là  où  les 
rudes  bouviers  se  disputent  la  possession  des 
troupeaux.  Il  sait  que  tout  le  sang  répandu  ne 
sera  le  prix  d'aucune  rédemption  et  que  c'est 
la  même  chair  humaine  qui  est  partout  vai- 
nement déchirée.  Peut-être,  oh  !  peut-être 
qu'aussi... 

—  Gauche,  droite,  gauche,  droite.  Renaud, 
au  pas  !  cria  le  sergent. 

Mais  on  arrivait  au  bastion  où  siégeait  ce 
jour-là  la  commission  de  réforme. 


* 


—  Ps't  !  Ecoutez,  Renaud.  On  m'a  donné 
un  cachet.  Tenez,  prenez-le.  Parait  qu'il  donne 
des  crachements  de  sang  affreux.  Ils  ne  vous 
auront  pas  encore  cette  fois-ci. 

—  Je  vous  remercie.  Non,  non,  merci.  Mais, 
vous-même  ? 

—  Oh  !  moi,  je  suis  tranquille,  dit  Troufaut. 
Ils  me  laisseront  sûrement  tomber.  Les  engagés 
versés  dans  l'auxiliaire  après  une  blessure,  on 
leur  fout  la  paix.  C'est  assez,  n'est-ce  pas,  de 


VISITES  MÉDICALES  117 

nous  avoir  fait  perdre  la  pension  en  nous  collant 
dans  l'auxi  ?  Ils  n'oseraient  tout  de  même  pas 
nous  faire  repiquer  au  truc. 

—  Vous  voilà  pourtant  proposé  pour  le 
service  armé. 

—  Oui,  mais  ça  n'est  pas  sérieux.  J'ai  été 
paumé  lundi  dernier  à  la  visite  des  trois  mé- 
decins. On  a  été  cueilli  cinq  ensemble.  On  pas- 
sait trente  par  trente  dans  la  petite  pièce  de 
l'infirmerie  que  vous  connaissez.  Ça  avait  l'air 
d'un  guet-apens.  Les  trois  médecins  tapaient 
dans  le  tas  chacun  de  leur  côté.  Les  deux  plus 
jeunes  attrapaient  les  hommes  par  un  bras,  les 
palpaient,  les  retournaient  et  en  fauchaient 
neuf  sur  dix.  Le  vieux  ne  faisait  pas  tant  de 
façons.  Il  a  étendu  les  bras  et  les  a  refermés 
sur  les  cinq  types,  dont  bibi,  qui  étaient  devant 
lui.  On  aurait  dit  une  botte  d'asperges.  Il  souf- 
flait comme  un  phoque  et  puait  la  goutte  que 
c'en  était  écœurant.  «  Bon  pour  le  service  armé, 
ces  cinq-là.  Notez  .»  Nous  étions  bien  refaits  : 
mais  on  a  ri  quand  même,  parce  que  c'était 
plutôt  rigolo.  Vous  parler  d'un  examen  médical  ! 
Autant  jouer  ça  au  zanzi  en  cent  cinquante. 
Grelin,  un  type  qui  n'arrête  pas  de  tousser  et  de 
cracher,  a  été  ramassé  aussi  juste  derrière  nous. 
Il  a  rouspété  comme  un  voleur.  «  Examinez-moi 
et  vous  verrez  que  j'en  ai  à  peine  pour  six  mois  », 
qu'il  a  dit.  «  Comme  ça  se  trouve,  a  répondu 


118  CASERNE 

le  vieux,  six  mois  !  c'est  plus  qu'il  ne  nous  faut  ». 
Ça  vaut  la  réponse  de  l'autre,  que  vous  con- 
naissez :  Vous  avez  la  vue  basse  ?  Bien,  mon 
ami,  on  vous  mettra  en  première  ligne.  Heureu- 
sement qu'ici  on  n'a  pas  affaire  à  des  vétérinaires. 
On  est  examiné  sérieusement.  Filez  aux  ca- 
binets et  prenez  mon  cachet.  C'est  un  bon 
conseil  que  je  vous  donne. 

—  Non.  Non.  Merci  ! 

—  Vous  n'en  voulez  pas,  pourquoi  ? 

—  Pour  des  raisons. 

—  Vous  avez  pear  ? 

—  Oh  !  non.  Ce  n'est  pas  ça,  Troufaut. 

—  Enfin,  c'est  comme  vous  voulez.  Je  vais 
le  refiler  à  Poulot. 


* 


Ils  sont  là  peut-être  deux  cents,  des  civils 
et  des  soldats,  parqués  entre  les  barrières  sous 
les  platanes  rachitiques.  Dans  le  fossé  des  for- 
tifications, l'école  des  clairons  décompose  note 
à  note  la  «  casquette  du  père  Bugeaud  ».  Sur  le 
talus,  les  derniers  récupérés  s'exercent  aux 
acrobaties  de  l'escrime  à  la  baïonnette.  On 
dirait  que  l'univers  tout  entier  n'est  plus 
qu'une  immense  manufacture  de  soldats.  Ainsi 
l'exige,  paraît-il,  l'avènement  prochain  et  cer- 


VISITES  MÉDICALES  119 

tain  cette  fois  de  l'âge  d'or  annoncé  faussement 
jusqu'ici  par  maints  hâbleurs  et  prophètes 
extra-lucides  sans  mandat  officiel. 

Ici,  sont  les  laboratoires  de  préparation 
physique  et  morale,  les  ateliers  de  nivelage  et 
de  fabrication  en  séries.  Là,  sont  les  pistes 
d'essai  où  l'on  achève  la  mise  au  point  avant 
l'étiquetage.  Ailleurs,  foisonnent  les  magasins 
d'habillement  et  d'armement,  les  docks,  les 
entrepôts,  les  bureaux  et  administrations,  les 
chambres  de  députés  et  de  seigneurs,  les  comp- 
toirs coloniaux,  les  officines  secrètes  et  les 
succursales  de  toutes  sortes  qui  dépendent 
plus  ou  moins  de  l'entreprise  et  sont  soumises 
à  son  contrôle.  Voici  enfin  les  bâtiments 
de  la  manutention,  la  comptabilité  et  le 
débit.  Les  recrues  sont  propres  à  la  consom- 
mation. 

Les  soldats  qu'on  va  visiter  jalousent  les 
civils.  C'est  que  ces  privilégiés  ont  échappé 
jusqu'ici  au  recrutement.  Ils  sont  à  quelques 
stations  en  arrière  sur  la  route  du  calvaire 
commune  à  tous  les  hommes  à  peu  près  valides 
de  ce  temps.  Ils  ont  encore  devant  eux  un  espace 
re.-pectable  de  tempv^  libre  comme  un  beau  pré 
où  ils  peuvent  paître  leurs  espoirs  avoués  ou 
cachés.  Avant  de  les  jeter  dans  la  tranchée  mau- 
dite, il  faudra  d'abord  les  déclarer  aptes  au 
service,  puis  les  incorporer,  ensuite  les  instruire, 


120  CA.SERNE 

etc..  D'ici  là,  qui  sait  ?  Il  y  aura  peut-être  du 
nouveau.  La  guerre  a  pour  but  ultime  la  paix, 
après  tout.  Il  faudra  bien  que  la  raison  bafouée 
recouvre  un  jour  son  empire  perdu. 


—  Dépôche-toi,  Poulot,  c'est  à  nous  main- 
tenant. On  vient  de  nous  appeler.  Tu  as  pris 
le  cachet  ? 

—  Quoi  ?  Oui... 

—  Renaud  !   Renaud  est  là  ? 

—  Présent. 

—  C'est  bien.  Silence  et  faites  vite,  jeta  le 
gendarme  aux  hommes  entassés  dans  la  petite 
pièce. 

Il  y  avait  ceux  qui  se  désliabillaient  et  ceux 
qui  avaient  fini.  Les  premiers  sentaient  leur 
cœur  battre  un  peu  plus  vite.  Quelques-uns 
parmi  les  seconds  avaient  le  sourire. 

—  Sauvé  encore  une  fois,  risqua  Tun 
d'eux. 

—  Silence,  répéta  le  gendarme. 

Les  hommes  nus  attendaient  les  uns  derrière 
les  autres  et  passaient  un  par  un  dans  la  pièce 
voisine  où  se  tenait  la  terrible  commission  de 
réforme    aux    allures    de    peloton    d'exécution. 


VISITES  MÉDICALES  121 

Les  mêmes  transes  parcouraient  toute  la  file 
humaine  chaque  fois  que  la  porte  tragique 
s'ouvrait.  Un  homme  tenait  sa  main  crispée 
sur  une  liasse  de  certificats  médicaux. 

—  Un  à  la  fois  seulement  que  j'ai  dit,  grogna 
le  gendarme. 

On  sentait  obscurément  qu'on  avait  en 
entrant  dans  la  chambre  voisine  neuf  chances 
sur  dix  de  ne  pas  en  sortir  vivant.  Et  c'était 
à  peu  près  ça  puisque  la  sentence  équivalait 
dans  la  plupart  des  cas  à  une  condamnation 
à  mort,  avec  seulement  un  sursis  de  durée 
variable.  Le  -pourcentage  des  rescapés  serait 
faible  ;  il  n'atteindrait  pas  celui  des  grâces 
accordées  aux  criminels,  avant  la  guerre,  par  le 
chef  de  TEtat.  Quelques  millions  de  tués  déjà 
auraient  pu  en  témoigner,  si  les  morts,  que 
d'impudents  vivants  font  si  souvent  parler, 
avaient  encore  une  voix.  '(  Laissez  ici  toute 
espérance  )\  disait  aussi  l'humble  porte  de 
sapin  aux  hommes  déchus  qui  passeraient  son 
seuil  tout  à  l'heure. 


Il  y  avait  une  discussion  dans  la  chambre  de 
visite.  Troufaut  y  était  entré  depuis  un  bon 
moment   déjà.   On   entendit   tout   à   coup   une 


122  CASERNE 

main  frapper  violemment  une  table.  Puis  une 
voix  rude  commanda  : 

—  Allez-vous  vous  taire  à  la  fin  ou  je  vous 
fous  quinze  jours  de  prison. 

Un  silence. 

Troufaut  sortit  enfin,  encore  blême  de 
colère. 

—  Les  vaches.  ! 

—  Ben  quoi,  Troufaut  ? 

—  Chauffé.  Ils  m'ont  pris  ! 

—  Silence  ou  gare  !  pour  la  dernière  fois, 
cria  le  gendarme  congestionné.  Au  suivant 
maintenant. 

Renaud  entra  à  son  tour  dans  la  trappe» 
Il  subit  d'abord  la  gêne  de  s'avancer  nu  sous 
les  regards  qui  l'évaluaient,  puis,  ayant  levé  les 
yeux,  il  reconnut,  dans  l'un  des  deux  médecins 
qui  l'attendaient  au  bout  de  la  pièce,  celui 
qui  l'avait  déjà  examiné  quelque  temps  avant. 
Quelle  chance  !  Aucun  doute,  c'était  bien  lui. 
Et  il  en  reçut  un  choc.  Le  bon  praticien  l'inter- 
rogea d'une  voix  indifférente,  puis  entreprit  de 
Tausculter. 

—  Respirez    largement.    Toussez.     Montrez 
votre  langue. 

Et  présentant  Renaud  aux  membres  de  la 
commission,  il  conchit  : 

—  Il  n'a  absolument  rien. 


VISITES  MÉDICALES  123 

—  Mais,  vous  m'avez  vous-même... 

—  Chut  !  Vous  répondrez  quand  on  vous 
questionnera. 

—  Il  n'est  pas  très  gros,  objecta  l'autre 
médecin. 

—  Pesez-le. 

Renaud  monta  sur  la  bascule. 

—  Quarante-sept  kilos  cinq  cents  I 

—  Il  n'est  guère  musclé,  fit  à  son  tour 
remarquer  l'un  des  juges. 

— -  Le  médecin  examinateur,  toujours  impas- 
sible, se  mit  à  lui  tirer  à  pleines  mains  la 
chair  des  mollets,  des  cuisses  et  des  bras. 

—  Il  est  suffisant,  dit-il,  il  peut. 

Renaud  n'entendait  plus  rien  et  se  prêtait 
comme  un  automate  au  sinistre  examen.  Il 
avait  perdu  d'un  seul  coup  sa  dernière  raison 
de  confiance  et  d'espoir.  Toute  lumière  l'aban- 
donnait et  il  sentait  qu'il  entrait  seconde  par 
seconde  dans  une  zone  d'horreur  et  d'amertume. 
Il  eût  voulu  mourir  là  et  que  tout  fût  fini 
immédiatement. 

—  Bon  !  Au  suivant. 

11  y  eut  un  bruit  de  papiers  remués,  quelques 
coups  de  tampon.  Un  juge  bâilla,  un  autre  se 
moucha.  Et  comme  Renaud  restait  toujours 
là,  les  yeux  voilés  de  larmes  maintenant,  le 
médecin  lui  dit  brutalement  : 


124  CASERNE 

—  Eh  bien,  qu'est-ce  vous  attendez  ?  Vous 
pouvez  vous  en  aller. 

Renaud  sortit. 

Une    demi-heure    après     la     petite    troupe 
était  en  route  pour  la  caserne. 
La  nuit  tombait. 

—  Une,  deux,  gauche,  droite,  psalmodiait 
sans  conviction  le  sergent  fatigué  et  pressé  de 
rentrer. 

—  Pourquoi  que  t'as  pas  pris  le  cachet  ? 
disait  Troufaut  à  Poulot. 

—  J'ai  eu  peur  qu'il  me  fasse  trop  mal.  Et 
puis  je  croyais  bien  que  ce  n'était  pas  la  peine. 

—  Dire  qu'ils  m'ont  chauffé  aussi,  moi  ! 
moi  !  gémissait  Troufaut.  Trois  gosses  à  la 
maison.  J'veux  pas.  Non,  non.  J'veux  pas. 

—  Cent  soixante-seize  sur  deux  cent  douze, 
c'est  un  record,  railla  Peau  d'fesse. 

Renaud  marchait  comme  un  captif  enchaîné 
au  char  du  vainqueur.  Les  bruits  du  monde 
tumultueux  ne  traversaient  plus  l'épais  silence 
au  centre  duquel  il  continuait  de  respirer.  Le 
désespoir  s'étendait  au  loin  autour  de  lui  pareil 
au  sable  d'une  côte  sauvage  où  venaient  expirer 
vainement,  comme  mille  vagues  en  liesse,  la 
vertu  des  choses  vivantes. 


VIS[TES  MÉDICALES  125 

Il  allait  la  tête  haute,  semblant  toujours 
guetter  là-bas,  dans  les  profondeurs  de  la  nue, 
le  signe  qu'aucun  homme  vivant  n'a  jamais  vu  ; 
mais  ses  yeux  n'étaient  plus  que  deux  trous 
d'ombre  grands  ouverts  au  ruissellement  des 
ténèbres. 


DEMENCE 


—  Il  est  assis  sur  son  lit  et  en  train  de  recoudre 
les  boutons  de  sa  capote,  nous  dit  à  voix  basse 
Valériot. 

Tissier  à  son  tour  approcha  son  œil  du  trou 
de  la  serrure. 

—  Il  remue  les  lèvres.  On  dirait  qu'il  parle 
tout  seul. 

—  Laisse-moi  voir,  dit  Maton  en  le  rejetant 
de  côté. 

—  Tu  souffles  comme  un  phoque,  il  va  t'en- 
tendre. 

Le  gros  Maton  regardait,  pour  lui  seul,  avec 
un  parfait  mépris  de  nous  tous. 

—  Ben  quoi  Maton  ?  Qu'est-ce  qu'il  fout  ? 

—  Chut  !  Vos  gueules  î  II  a  z'yeuté  du  côté 
de  la  porte.  Le  voilà  qui  se  met  en  route.  Pff  ! 
Le  frère  !  Pff  !  Pff  !  Chut  !  Ecoutez-le. 

Une  voix  éclata  de  Tautre  côté  de  la  porte. 

—  Madame  la  comtesse,  c'est  faire  montre 
d'un  culot  phénoménal...   phénoménal... 

On  eût  dit  un  acteur  répétant  son  rôle. 

Casernk.  9 


130  CASERNE 

La  voix  se  fit  aigrelette  et  saccadée.  L'homme 
changeait  de  ton  aux  répliques.  Ça  devenait 
de  plus  en  plus  drôle  et  on  pouffait  dans  le 
couloir,  en  s'efforçant  toutefois  de  faire  le 
moins  de  bruit  possible.  Mais  ce  veau  de  Mail- 
lard se  mit  à  pétarader  comme  un  moteur  au 
départ.  On  le  bourra  de  coups  de  poing;  Une 
patte  solide,  celle  de  Guyot,  lui  ferma  la  bouche. 
Bernique  !  Autant  chercher  à  aveugler  une 
voie  d'eau  avec  une  passoire. 

L'autre  s'était  tu  brusquement  dans  la 
chambre.  Nous  étions  brûlés  et  il  n'y  avait 
plus  qu'à  filer,  ce  que  nous  allions  faire  quand 
le  sergent  Lagrise  passa. 

—  Qu'est-ce  que  vous  foutez-là  ?  Je  suis 
sûr  que  vous  êtes  encore  en  train  d'embêter 
ce  pauvre  type. 

11  s'approcha  et  regarda  par  le  trou  de  la 
serrure. 

—  Je  m'en  doutais,  dit-il. 
Et  il  ajouta  : 

—  Foutez-moi  le  camp  et  laissez-le  tranquille. 

Et  le  sergent  Lagrise,  vieil  R.  A.  T.  rhuma- 
tisant, quinteux,  flappi,  traînant  la  patte,  le 
cahier  des  rapports  sous  son  bras,  s'en  fut  en 
murmurant  : 

—  Si  c'est  pas  malheureux  de  voir  ca  ! 

En    descendant    l'escalier    pour    aller    au 
réfectoire,  Peau  d'fesse  dit  à  Valériot  : 


DÉMENCE  131 

—  Tu  ne  soutiendras  plus  qu'il  n'est  pas 
marteau. 

—  Est-ce  qu'on  sait  !  Peut-être  qu'il  se 
fout  de  nous  dans  les  grandes  largeurs. 

L'affaire  passionnait  la  chambrée.  Chevalier 
se  payait-il  notre  tête  ?  Au  début  les  avis 
étaient  partagés  ;  aujourd'hui  presque  tout 
le  monde  était  d'accord.  «  Pas  de  doute,  il 
est  dingo  »,  jugea  Maillard  une  fois  pour  toutes. 
«  Il  a  un  grain  )>,  finit  par  concéder  Guyot.  «Sa 
mère  a  dû  l'oublier  au  soleil  sans  chapeau  quand 
il  était  petit  )>,  se  plaisait  à  répéter  La  Graine. 
Poulot,  l'irréductible  Poulot,  continuait  cepen- 
dant à  affirmer  qu'il  ne  marchait  pas.  Mais 
c'était  un  homme  buté  dont  l'avis  n'avait  pas 
grande  valeur. 

Chevalier  avait  passé  très  peu  de  temps  au 
front.  On  racontait  qu'il  s'était  trouvé  dans 
la  zone  d'éclatement  d'un  obus.  Il  s'en  était 
tiré  avec  deux  ou  trois  blessures  insignifiantes, 
mais  ce  terrible  choc  semblait  avoir  ébranlé  sa 
raison.  On  ne  l'avait  pourtant  pas  réformé. 
Pourquoi  ?  Personne  n'en  savait  rien.  Les  uns 
prétendaient  que  le  gouvernement,  effrayé  par 
le  nombre  des  pensions  déjà  accordées  aux 
militaires,  avait  invité  les  commissions  de 
réforme  à  se  montrer  plus  sévères.  C'était  là 
une  raison  douteuse  car  on  pouvait  très  bien 
réformer  un  soldat  sans  lui  accorder  un  sou  de 


132  CASERNE 

dédommagement.  D'autres  disaient  que  les 
médecins  avaient  versé  Chevalier  dans  l'auxi- 
liaire avec  l'espoir  de  le  repincer  lors  d'une 
prochaine  visite.  Il  allait  peut-être  guérir  com- 
plètement et  comme  il  avait  une  excellente 
constitution  on  pourrait  le  verser  de  nouveau 
dans  les  unités  combattantes.  L'Etat-Major 
avait  un  tel  besoin  d'hommes  qu'il  ne  pouvait 
plus  se  permettre  le  luxe  d'en  laisser  échapper 
un  seul...  Combien  de  sujets,  réformés  au  début 
des  hostilités  avec  une  hâte  inconsidérée, 
avaient  été  ainsi  perdus  pour  l'armée. 

Chevalier,  un  bon  gros  garçon  aux  joues 
rouges,  l'air  un  peu  bêta,  semblait  indifférent 
à  la  curiosité  et  aux  discussions  dont  il  était 
Tobjet.  Il  était  parfaitement  soumis,  propre, 
ponctuel.  Toute  sa  physionomie  respirait  la 
simplicité  et  la  franchise.  Je  ne  suis  pas  un 
emballé  et  je  sais,  d'autre  part,  qu'on  ne  peut 
répondre  de  personne,  pourtant  j'étais  prêt 
à  témoigner  que  Chevalier  était  incapable  de 
la  moindre  dissimulation.  Il  était  de  ces  hommes 
qu'on  lit  entièrement  d'un  premier  coup  d'œil. 
Si  on  avait  pu  le  regarder  en  transparence,  on 
n'aurait  pas  découvert  le  moindre  filigrane  dans 
la  pâte.  Il  portait  sa  fiche  écrite  en  toutes 
lettres  sur  sa  face  de  pauvre  type.  Et  il  n'y 
avait  pas  à  craindre  de  surprises  avec  lui, 
quelques    cachotteries    à    l'encre    sympathique 


DÉMENCE  133 

entre  les  lignes.  Dans  le  civil,  il  était  commis 
aux  écritures  dans  une  vague  entreprise  de 
je  ne  sais  plus  quoi.  Tout  ce  que  je  peux  affirmer, 
c'est  qu'il  était  un  artiste  à  sa  manière.  Il 
pratiquait,  avec  une  égale  m.aîtrise,  la  cursive, 
la  bâtarde,  la  ronde  et  la  gothique.  Personne 
ne  pouvait  se  mesurer  avec  lui  sur  ce  terrain 
aux  Délassem-ents  Nationaux.  Cette  fine  patte 
vous  moulait  des  m^ajuscules  ornées  à  se  mettre 
à  genoux  devant.  Aussi,  lui  confiait-on  les 
tâches  les  plus  délicates  et  les  registres  les 
plus  précieux.  Jl  travaillait  toute  la  journée 
avec  application,  ne  levant  le  nez  de  sa  besogne 
que  pour  rouler  une  cigarette  qu'il  oubliait 
souvent  d'allumer  et  laissait  tramer  sur  la 
table.  C'était  un  être  doux,  calme  et  qui  ne 
se  fâchait  jamais.  Il  était  difficile  de  lui  arracher 
une  parole  pendant  les  heures  de  travail.  Il 
nous  opposait  un  mutisme  souriant  et  obstiné 
contre  lequel  il  n'y  avait  rien  à  faire.  Toutes  les 
pointes  qu'on  lui  lançait  dans  l'espoir  de  l'émous- 
tiller  semblaient  glisser  sur  une  plaque  de  verre. 
Tout  au  plus  consentait-il  quelquefois  à  nous 
faire  comprendre  par  un  petit  hochement  de 
tête  qu'il  nous  avait  entendus.  Mais  dès  qu'on 
arrivait  au  quartier.  Chevalier  commençait 
ses  extravagances.  Il  mettait  sa  veste  à  l'envers, 
nouait  sa  cravate  autour  de  sa  cuisse,  laissait 
flotter  sa  chemise  sur  son  pantalon,  tenait  des 


134  CASERNE 

propos  incohérents  et  faisait,  avec  une  grande 
gravité,  mille  autres  folies.  A  peu  près  muet 
au  ministère  et  sur  les  rangs,  il  devenait  dans 
la  chambrée  d'une  loquacité  délirante.  Tout  à 
coup,  il  tirait  un  carnet  de  sa  poche  et  com- 
mençait à  écrire  fébrilement.  Il  lui  arrivait 
quelquefois  de  couvrir  plusieurs  pages  avant 
de  relever  la  tête. 

—  C'est  l'inspiration,  nous  disait-il  alors, 
avec  un  sourire  d'une  stupidité  presque  insup- 
portable. 

Il  nous  avait  confié  qu'il  travaillait  depuis 
longtemps  à  une  «  grande  machine  théâtrale  », 
un  drame  moderne  qui  allait  révolutionner 
Paris.  Au  cinquième  acte,  un  véritable  aéro- 
plane descendait  sur  la  scène.  Cette  œuvre 
sensationnelle  était  destinée  à  un  théâtre  du 
boulevard  qui  l'avait  déjà  retenue,  affirmait-il. 
On  réussissait  de  temps  en  temps  à  lui 
faire  lire  des  passages  de  sa  pièce.  Il  y  avait 
alors  de  la  joie  pour  tout  le  monde.  Chevalier 
voyait  très  bien  qu'on  se  foutait  de  lui,  mais 
il  ne  s'en  montrait  nullement  froissé  ;  souvent 
même,  interrompant  sa  lecture,  il  se  mettait 
à  rire  avec  nous  et  d'un  si  bon  cœur  qu'il  ne 
pouvait  plus  s'arrêter.  C'est  à  peine  si  on 
croyait  remarquer  parfois  chez  ce  brave 
garçon  les  signes  imperceptibles  d'un  sourd 
mécontentement   quand   Maton  l'aecablait   de 


DÉMENCE  135 

ses  flèches.  Mais  il  faut  dire  que  Maton  appuyait 
un  peu  sur  la  chanterelle  ;  les  traits  qu'il 
décochait  tenaient  plus  du  madrier  que  de  la 
fine  pointe,  car  l'ironie  lui  allait  à  peu  près 
comme  un  collier  de  perles  à  une  baleine.  Ses 
grossières  plaisanteries,  où  il  croyait  mettre 
infiniment  d'esprit,  vous  tombaient  sur  la 
tête  comme  d'énormes  bouses.  Une  fois  même, 
Chevalier  me  parut  touché  au  vif.  Je  le  vis 
blêmir  légèrement  et  regarder  Maton  avec  une 
fixité  menaçante.  Le  temps  de  trois  secondes, 
je  cri^s  à  la  possibilité  d'un  drame.  J'étais  stu- 
péfait. Le  plus  doux  mouton  poussé  à  bout, 
voyez-vous,  finira  toujours  par  se  fâcher. 

Le  sergent  Lagrise  s'intéressait  à  Chevalier 
pour  des  raisons  qui  lui  étaient  dictées  par  la 
pitié  et  la  crainte  à  la  fois.  Chevalier,  selon  lui, 
était  un  pauvre  type  qu'on  devait  réformer  sans 
attendre.  Il  avait  réussi  une  fois  à  le  conduire 
devant  le  major,  mais  celui-ci  n'avait  rien  trouvé 
d'anormal  chez  Chevalier.  Bien  au  contraire, 
il  s'était  étonné  qu'un  aussi  solide  gaillard 
fit  partie  du  service  auxiliaire.  Il  consentit 
à  croire  finalement  que  ce  pistolet-là  avait 
un  grain  ;  mais  cela  ne  gênait  personne,  cela 
surtout  ne  pouvait  l'empêcher  de  rendre  au 
pays  des  services  appréciables.  Il  n'y  avait 
aucune   raison   pour   réformer   un   homme   qui 


136  CASERNE 

faisait  preuve  de  la  meilleure  volonté  et  occu- 
pait à  l'armée  une  place  d'une  utilité  certaine. 
Mais  Lagrise  en  jugeait  autrement.  Il  lui  était 
très  désagréable  de  compter  un  faible  d'esprit 
parmi  ses  hommes.  Savait-on  ce  qui  pouvait 
arriver  un  de  ces  quatre  matins  ?  Il  maugréait 
tout  le  jour  et  ses  épaules  semblaient  fléchir 
sous  le  faix  d'une  responsabilité  toujours  plus 
lourde.  Il  avait  parlé  à  différentes  reprises 
du  cas  Chevalier  au  lieutenant  Fétus  en  insis- 
tant sur  ses  appréhensions.  Celui-ci  l'avait 
chaque  fois  éconduit  en  souriant  d'un  air 
entendu  et,  la  veille  même,  il  s'était  efforcé 
de  le  rassurer  tout  à  fait. 

—  Et  que...  ne  vous  en  faites  pas... 
Lagrise.  Que  nous  l'avons  à  l'œil...  votre 
coco.  Et  qu'alorss...  par  conséquent...  et 
que  vous  me  comprenez...  n'est-ce  pas  ?  Que 
ce  n'est  pas  encore  ce  gaillard-là  ...  et  qui 
nous  fera  passer...  et  que  les  vessies...  que... 
que  pour  les  lanternes...  oui...  oui...  Rom- 
pez. Lagrise...  Et  que...  oui...  oui...  et  que 
voilà. 

Mais  ces  paroles,  au  lieu  de  rassurer  Lagrise, 
n'avaient  fait  que  fortifier  ses  pressentiments. 
Qu'avait  voulu  dire  le  lieutenant  Fétus  ?  De 
quoi  soupçonnait-on  Chevalier  ?  Et  que  mé- 
ditait-on contre  lui  ?  Cet  homme-là  avait  fait 
son  devoir,  tout  son  devoir,  et  ce  n'était  pour- 


DÉMENCE  137 

tant  pas  de  sa  faute  s'il  avait  un  peu  perdu  la 
tête  ;  on  la  perdrait  à  moins. 

—  Ils  sont  épatants,  me  dit  un  jour  le  sergent 
qui  m'honorait  de  sa  confiance.  Pourquoi  vou- 
loir s'obstiner  à  garder  un  insensé  sous  les 
drapeaux  ?  Pouvez-vous  me  dire  ce  que  cela 
signifie  ? 

—  A  mon  avis,  sergent,  cela  signifie  qu'on  a 
besoin  d'hommes  et  qu'on  ne  veut  plus  lâcher 
ceux  sur  lesquels  on  a  mis  la  patte. 

—  Mais  un  timbré  !  Voyons  !  Non.  Non.  C'est 
là  une  nouvelle  preuve  de  ce  gâchis  invraisem- 
blable dont  on  commence  à  s'émouvoir  dans  les 
journaux.  A  voir  comment  ça  marche  dans  les 
petites  choses,  on  peut  imaginer  sans  peine 
com.ment  ça  se  passe  dans  les  grandes.  C'est 
partout,  je  le  sens  bien,  le  désordre  et  l'inco- 
hérence. Tenez,  qu'est-ce  que  vous  dites  de 
l'affaire  Gagnepain  ? 

—  Gagnepain,  dites-vous,  sergent  ? 

—  Oui,  Gagnepain,  l'engagé  volontaire.  Voilà 
un  type  qui  s'engage  les  premiers  jours  de  la 
guerre,  qui  demande  à  aller  au  front  tout  de  suite 
et  qu'on  fout  dans  l'auxiliaire  sous  prétexte  qu'il 
?.  un  poumon  suspect  et  quelque  chose  au  cibou- 
lot.  Ça,  entre  nous,  je  n'en  doute  pas.  Mais 
puisqu'il  en  veut,  pourquoi  ne  l'envoie-t-on  pas 
là-bas  ?  Les  obus  et  les  torpilles  s'occuperont 
bien  de  savoir  s'il  a  le  poumon  et  la  caboche  à 


138  CASERNE 

point  pour  lui  régler  son  compte.  Depuis  qu'il 
est  dans  l'auxi,  il  demande  tous  les  quinze  jours 
à  repasser  la  visite  et,  chaque  fois,  on  le  laisse 
tomber.  Le  major  lui  dit  :  «  Voyons,  ça  ne  presse 
pas  mon  garçon,  attendez  un  peu.  De  la  patience, 
que  diable  1  Encore  un  mois  ou  deux  et  je  vous 
déclare  apte.  »  C'est  gonflant,  mais  c'est  comme 
ça.  Et  l'autre  crève  de  dépit.  Il  en  fera  une  jau- 
nisse si  ça  continue.  Il  veut  aller  au  front,  cet 
homme-là.  C'est  comme  une  envie  de  femme 
grosse,  il  n'y  a  rien  à  faire.  On  n'essaie  pas  de 
retenir  l'original  qui  veut  grimper  à  cinq  mille 
mètres  ou  le  bonhomme  qui  grille  d'aller  en 
Afrique  découvrir  de  nouveaux  nègres.  Vous 
êtes  d'accord  avec  moi.  n'est-ce  pas  ? 

—  Bien  sûr,  sergent. 

—  Eh  bien,  ils  se  sont  mis  dans  la  tête  que 
Gagnepain  resterait  ici  et  Gagnepain  n'ira  pas 
au  front.  Tandis  que  Chevalier,  un  malade,  un 
pauvre  type  qui  y  a  déjà  été  et  n'a  aucune  envie 
d'y  retourner,  y  retournera,  vous  verrez.  Nous 
sommes  dans  l'incohérence,  restons-y,  disait 
Machin  longtemps  avant  la  guerre.  Ils  y  sont 
encore.  Les  plus  piqués  ne  sont  peut-être  pas 
ceux  qu'on  croit,  allez. 

—  Que  voulez-vous,  sergent,  il  est  naturel 
qu'il  y  ait  quelque  confusion  dans  les  esprits  à 
une  époque  aussi  troublée  que  la  nôtre. 

—  Peut-être.    En    attendant    je    perds    mon 


DÉMENCE  139 

temps  à  surveiller  un  malade  et  je  redoute  à  tout 
instant  une  catastrophe.  Une  folie,  même  tran- 
quille, c'est  comme  une  terre  à  champignons  ; 
en  une  seule  nuit,  il  peut  pousser  là-dedans  des 
tas  de  choses.  Un  malheur  arrivera,  vous  verrez, 
je  le  sens.  Ah  !  nous  vivons  à  un  sale  moment  de 
l'histoire  et  ceux  qui  ont  décidé  de  ne  pas  naître 
avant  une  dizaine  d'années  ont  eu  le  nez  creux. 

Quelques  jours  après,  comme  nous  arrivions 
au  quartier  pour  la  soupe  du  matin,  le  sergent 
me  prit  à  l'écart. 

— •  Eh  bien  !  Que  pensez-vous  de  Chevalier  ? 
me  dit-il. 

—  Heu  !  mon  Dieu  !  Entre  nous,  je  crois 
plutôt  que  ça  va  mal,  sergent, 

—  N'est-ce  pas  ?  Et  ils  ne  veulent  toujours 
rien  entendre.  Je  crois  que  c'est  moi  qui  vais 
devenir  louftingue. 

A  vrai  dire,  la  folie  de  Chevalier  semhlait, 
depuis  quelque  temps,  faire  des  progrès  rapides 
et  il  avait  commis,  coup  sur  coup,  plusieurs 
excentricités  d'un  caractère  franchement  inquié- 
tant. Envoyé  au  jus  un  matin  il  avait,  en  sortant 
des  cuisines,  versé  tranquillement  le  contenu  de 
sa  cruche  dans  une  poubelle.  De  corvée  de  cham- 
bre, un  autre  jour,  il  avait  vidé  sa  pelle  pleine 
de  balayures  dans  la  musette  de  Maton,  lequel, 
naturellement,  avait  fait  un  bouzin  de  tous  les 


140  CASERNE 

diables.  J'avais  surpris  la  veille  au  soir  notre 
maboul  dans  une  étrange  occupation.  C'était 
quelques  minutes  avant  l'extinction  des  feux. 
Je  cherchais  dans  la  cour  déserte  du  quartier  un 
peu  de  solitude  et  de  fraîcheur.  Nous  étions  en 
juin  et  il  devenait  impossible  de  respirer  dans  le» 
chambrées.  Derrière  le  manège,  près  des  huit 
pissoirs  antiques,  rouilles  et  toujours  bouchés, 
jugés  suffisants  pour  plusieurs  milliers  d'hommes, 
il  y  avait  tous  les  soirs  un  lac  d'urine  que  seuls 
les  bons  sauteurs  arrivaient  à  franchir  sans 
accident.  Je  vis  un  homme  incliné  qui  semblait 
chercher  quelque  chose.  Je  m'approchai  et 
reconnus  Chevalier!  Il  chassait,  en  soufflant,  un 
petit  bateau  de  papier  sur  cette  mare  immonde. 
Je  l'empoignai  par  un  bras  et  l'obligeai  à  se 
relever. 

—  Salaud  !  lui  dis-je.  Qu'est-ce  que  tu  fous 
là  ? 

—  Fluctuât  nec  mergitur,  me  répondit-il  en 
souriant. 

—  Allons,  viens  avec  moi.  Ramasse  tous  ces 
bouts  de  papier.  Si  Pétard  te  paumait,  il  te  fou- 
trait dedans. 

—  Dedans  ?  Ah  !  non  !  protesta  Chevalier 
avec  un  éclair  dans  les  yeux.  L'autre  m'y  a  déjà 
mis  une  fois,  mais  il  me  le  paiera. 

—  L'autre  ?  Qui  ça  ? 

—  Le  lieutenant  Fétus. 


DÉMENCE  141 

Je  me  souvins  que  le  lieutenant  Fétus  l'avait 
en  effet  puni,  il  y  avait  déjà  près  de  deux  mois. 
Je  n'attachai  aucune  importance  à  la  menace 
du  pauvre  dingo  et  l'entraînai  vers  la  cour. 

—  11  faut  cacher  ces  bouts  de  papier,  me 
dit-il. 

—  Les  cacher  ?  Pourquoi  ?  Mais  qu'est-ce 
que  je  vois  ?  Donne  un  peu... 

Pas  de  doute,  une  feuille  de  registre  !  Che- 
valier avait  dû  arracher  cette  feuille  à  un  des 
registres  sur  lesquels  il  travaillait  au  ministère. 
Je  l'interrogeai  sans  pouvoir  en  obtenir  une 
réponse  précise.  Nous  marchions  tous  les  deux, 
bras  dessus  bras  dessous. 

—  Réponds-moi  franchement,  je  suis  ton 
camarade,  est-ce  que  tu  souffres  de  quelque 
chose,  Chevalier  ?  lui  demandai-je. 

—  Moi  ?  Non. 

—  Tu  serais  peut-être  content  de  quitter  la 
caserne  et  de  rentrer  chez  toi  ?  Tu  as  fait  tout 
ton  devoir  et  tu  n'as  rien  à  te  reprocher.  Pré- 
fères-tu rester  avec  nous  ?  Voudrais-tu  retourner 
au  front  ? 

—  Oh  !  non  !  me  répondit-il  vivement  en  se 
pressant  contre  moi. 

Puis  il  abandonna  mon  bras  et  se  couvrit  le 
visage  de  ses  mains.  Il  me  fut  impossible  d'ob- 
tenir ensuite  une  seule  parole  de  lui. 

Nous  remontâmes  dans  la  chambrée  et  je  le 


142 


CASERNE 


conduisis  jusqu'à  sa  paillasse.  Il  se  déchaussa 
et  se  laissa  tomber  à  terre  en  sanglotant. 

—  Bien  quoi,  Chevalier.  Qu'est-ce  que  tu  as  ? 
Dis-le  moi,  vieux  frère.  Est-ce  que  tu  t'ennuies  ? 
Est-ce  que  quelqu'un  t'a  fait  de  la  peine  ? 

Je  lui  pris  la  main,  mais  il  l'arracha  vijlem- 
ment  de  la  mienne.  Je  n'avais  plus  qu'à  aller  me 
coucher  à  mon  tour. 


Quelques  nouveaux  jours  passèrent.  Un  matin, 
le  sergent  Lagrise  vint  à  moi. 

—  Vous  savez  la  nouvelle  ? 

—  Non,  sergent. 

—  Gagnepain  ! 

—  Gagnepain  ?  Non.  Je  ne  sais  rien. 

—  Proposé  pour  la  réforme.  C'est  absurde, 
idiot,  invraisemblable.  Mon  képi  ?  Tiens,  je  suis 
sorti  sans  képi.  Je  vous  dis  que  je  deviendrai 
toqué.  Pour  la  réforme.  Hier.  A  la  visite.  Il  en 
pleurait.  Le  major  riait  en  se  frottant  les  mains, 
comme  d'une  bonne  farce.  Inouï.  Je  vous  le  dis, 
nous  vivons  dans  un  cabanon.  Et  l'autre  !  Il  va 
bien,  hein  ?  Ha  !  c'est  vrai,  vous  ne  savez  pas. 
Hier  soir,  quand  on  a  crié  halte,  il  a  continué  de 
marcher  tout  seul  et  il  a  fallu  courir  après  pour 
le  rattraper.  Il  paraît  qu'il  s'est  foutu  une  culotte 
de  femme  en  guise  de  caleçon  ?  Où  est  mon 
crayon  ?  Je  l'avais  mis  derrière  mon  oreille.  Et 
ma  liste  ?  Ce  n'est  pas  ma  liste,  ça  !  Qu'est-ce 


DÉMENCE  143 

que  je  vous  disais.  Je  perds  la  boule,  mon  pauvre 
ami. 

Ici,  le  sergent  Lagrise  poussa  un  gros  soupir 
et  laissa  retomber  ses  bras  et  ses  paupières. 

La  vue  du  lieutenant  Fétus,  qui  passait  dans 
la  cour,  lui  releva  les  uns  et  les  autres. 

—  Nom  de  Dieu  !  On  va  voir  cette  fois-ci. 
Faudra  bien  qu'il  m'écoute.  Ça  ne  peut  pas  durer, 
Ce  n'est  pas  parce  qu'on  est  en  guerre  que. . .  Mon 
lieutenant  ! 

—  Vous  avez  l'air  bien  agité...  et  que... 
sergent  Lagrise...  Et  que...  votre  képi  ?  Et 
qu'alorss,  où  est  votre  képi  ?  oui...  oui...  Fermez 
votre  capote...  Et  que...  remontez  votre  cra 
vate.  Bel  exemple...  oui..-,  oui...  que  pour  vos 
hommes...  Pas  étonnant...  que...  oui...  oui... 
autant  de  toqués  parmi  vos  hommes...  alorss... 
oui...  oui... 

—  Justement,  mon  lieutenant,  je  voudrais 
vous  parler  de  notre  malheureux  insensé.  Son 
mal  s'aggrave,  il  n'y  a  pas  de  doute.  C'est  très 
triste  de  voir  un  homme  dans  cet  état-là.  pitoya- 
ble même.  On  devrait  le  faire  soigner.  C'est  un 
devoir,  un  devoir  d'humanité  presque... 

Le  lieutenant  l'avait  écouté  sans  bouger  jusque 
là  quand  il  bondit  aux  derniers  mots. 

—  Quoi  ?  Que...  Quoi  ?  Et  qu'est-ce  que  vous 
me  chantez  là  ?  Et  que  des  fariboles...  Et  quoi, 
devoir  d'humanité  ?  Que  je  condamne  ces  ma- 


144 


CASERNE 


chines  à  la  Jaurès.  Que  vous  êtes  militaire...  et 
qu'avant  tout...  et  que  je  ne  peux  pas  supporter 
ce  langage...  Qu'il  ne  faut  pas  me  raconter  des 
histoires.  Je  vous  ai  dit  qu'on  surveillait...  et 
que  oui...  qu'on  surveillait  le  pierrot...  oui... 
oui...  alorss...  et  que  par  conséquent  n'avez  qu'à 
vous  occuper  de  votre  service...  oui...  oui...  et 
que  me  foutre  la  paix...  oui...  oui...  alorss... 
doré...  en...  navant...  et  qu'avec  cette  canaille... 
un  tire  au  flanc...  un  simulateur.  Ferai  passer 
en  conseil  de  guerre...  moi...  oui...  que  moi... 
moi. . .  Et  que  je  le  propose  d'office. . .  et  que  vous 
m'entendez...  à  la  prochaine  visite...  pour  le 
service  armé.  Ferai  filer  droit...  moi...  oui... 
oui. . .  Je  vous  jure  qu'il  n'y  coupera  pas. . .  alorss... 
cette  fois-ci...  et  que  par  conséquent...  oui... 
oui...  Rompez  Lagrise. 

—  Mon  lieutenant  !  supplia  le  sergent  d'un 
air  désespéré. 

—  Et  que...  rompez.  Et  qu'alorss...  ne 
m'abordez  plus  sans  képi...  oui...  oui...  et 
que  sans  ça...  oui...  oui...  vous  foutrai  dedans... 
alorss...  oui...  oui... 


—  ïl  est  bien  bon,  me  dit  en  revenant  Lagrise, 
d'envoyer  les  autres  là-bas  où  lui-même  est 
si  peu  chaud  d'aller  montrer  ses  belles  joues 
fessues. 


DÉMENCE  145 

Une  réflexion  aussi  audacieuse  témoignait 
que  Lagrise  ne  pouvait  plus  contenir  sa  colère. 
Et  de  fait,  il  était  fort  pâle,  des  larmes  em- 
plissaient ses  yeux  et  ses  mains  tremblaient. 

—  Service  armé  !  Service  armé  !  gémit-il 
en  s'en  allant. 

Lagrise  ne  put  digérer  le  plat  que  lui  avait 
servi  le  lieutenant  Fétus  et  celui-ci  devint  sa 
seconde  bête  noire.  (L'autre  était  l'adjudant 
Pétard.) 

—  Il  y  en  a  deux  ici,  me  dit-il  le  lendemain, 
que  je  voudrais  bien  voir  dans  le  septième 
dessous.  Après  tout,  qu'est-ce  qu'ils  foutent 
à  l'arrière  ces  deux  professionnels  du  coup  de 
tampon  quand  tant  de  pauvres  amateurs 
peinent  là-bas  à  rétablir  la  partie  si  mal  enga- 
gée ?  C'est  honteux  de  voir  ça.  Tout  bistro  que 
je  suis,  voyez-vous,  j'ai  le  sens  de  la  justice 
et  de  l'égalité.  Si  on  me  pousse  à  bout,  j'irai 
trouver  le  capiston. 

J'avais  fini  par  remarquer  qu'une  surveil- 
lance minutieuse,  tout  un  espionnage  au  petit 
point  était  organisé  autour  de  Chevalier.  Plu- 
sieurs hommes,  choisis  parmi  les  plus  finauds, 
avaient  été  chargés  de  noter  ses  moindres 
faits  et  gestes.  Presque  chaque  jour  maintenant, 

Caskrne  10 


146  CASERNE 

le  caporal  avait  de  mystérieux  conciliabules 
avec  le  lieutenant  Fétus,  à  l'insu,  bien  entendu, 
du  sergent  Lagrise.  Je  souffrais  d'être  le  témoin 
impuissant  de  pareilles  manigances.  N'y  avait-il 
vraiment  pas,  en  ces  jours  tragiques  que  nous 
traversions,  des  besognes  plus  pressantes  et 
plus  utiles  à  accomplir  ? 

Chevalier,  cependant,  devenait  célèbre.  On 
venait  le  voir  des  chambrées  voisines.  Il 
constituait  une  attraction  qu'on  nous  enviait 
jusqu'au  quartier  de  la  cavalerie.  La  foule  des 
curieux  grossissait  chaque  soir.  Le  «  pauvre 
type  ,  comme  tout  le  monde  le  nommait  en 
singeant  le  ton  du  sergent  Lagrise,  faisait 
salle  comble.  On  lui  demandait  de  lire  sa  pièce 
et  dès  qu'il  commençait  toute  l'assemblée 
était  en  goguettes.  Quelques  phrases  de  ses 
personnages  firent  fortune.  Un  jour,  dans  un 
café  de  la  ville,  j'entendis  un  cuirassier,  en 
bombe  avec  des  camarades,  s'écrier  en  imitant 
Chevalier  : 

—  Madame  la  comtesse,  c'est  faire  montre 
d*un  culot  phénoménal.. 

Mais  la  folie  de  Chevalier  parut  évoluer  vers 
une  destinée  nouvelle.  Le  mouton  broutait-il 
aujourd'hui  dans  un  mauvais  pré  ?  Toujours 
est-il  qu'il  ne  supportait  plus  avec  la  même 
passivité  qu'autrefois  les  taquineries  quoti- 
diennes de  ses  tourmenteurs.  Il  devenait  faci- 


DÉMENCE  147 

lement  irritable,  se  rebiffait,  prenait  du  croc 
et  de  la  griffe.  A  bout  de  patience,  il  avait  la 
veille  flanqué  son  quart  plein  de  vin  à  la  tête 
de  Maton  qui  en  était  resté  baba.  Rien  ne  sur- 
prend comme  la  première  ruade  d'une  mon- 
ture éprouvée  depuis  longtemps.  Personne 
encore  n'avait  peur  de  Chevalier,  mais  plusieurs 
d'entre  nous  commençaient  à  le  regarder  avec 
des  mines  peu  rassurées.  Guyot,  qui  était  son 
voisin  de  lit,  passait  la  majeure  partie  de  la 
nuit  à  le  surveiller  discrètement  du  coin  de 
l'œil.  Depuis  une  semaine  environ,  le  pauvre 
type  était  visité  chaque  nuit  par  des  cauchemars 
qui  devaient  être  terribles.  11  poussait  des  hur- 
lements de  bête,  se  dressait  sur  sa  paillasse, 
puis  passait  la  main  sur  son  front  et  s'allongeait 
de  nouveau  sous  sa  couverture.  Le  sommeil 
était  devenu  impossible  pour  tous  les  occupants 
de  la  chambrée.  Et  le  caporal  lui-même  finissait 
par  la  trouver  aigrelette.  On  se  plaignit  au 
sergent  Lagrise. 

—  Qu'y  puis-je  ?  répondit-il  avec  une  rési- 
gnation infinie. 

Un  soir,  une  nouvelle  renversante  courut 
dans  les  chambrées.  Ça  y  était,  ils  avaient 
réformé  Gagnepain  !  Il  était  déjà  parti  et  on  ne 
le  verrait  plus.  On  sut  par  un  type  de  service 
à  l'infirmerie  qu'on  lui  avait  trouvé  deux  cas 


148  CASERNE 

de  réforme  :   faiblesse  de   poitrine  et   troubles 
cérébraux. 

—  Tout  de  même,  ils  cherrent  un  peu  trop, 
dit  Guyot. 

Et  Poulot,  qui  ne  doutait  plus  de  la  folie  de 
CheveJier,  crut  devoir  ajouter  : 

—  Ceux  qui  veulent  y  aller,  réformés  comme 
dingos  !  Elle  est  à  faire  encadrer,  celle-là.  Il 
souffle  un  drôle  de  vent  dans  les  girouettes  au 
jour  d'aujourd'hui.  Et  l'autre,  le  vrai  marteau, 
qu'est-ce  qu'ils  vont  en  foutre  à  présent  ? 

—  T'en  fais  pas,  avait  dit  alors  Valériot, 
celui-là  aussi  finira  bien  par  nous  glisser  un  de 
ces  jours.  Vous  verrez  ce  que  je  vous  dis. 

Chevalier,  décidément,  devenait  agressif.  Ne 
s'était-il  pas  amusé  à  découdre  la  paillasse  de 
Maton  pour  y  fourrer  une  douzaine  de  gros 
cailloux  !  Ce  dernier,  d'ailleurs  vivait  dans  des 
transes  perpétuelles.  Non  seulement  il  avait 
cessé  de  travailler  le  pauvre  type  au  tarabiscot, 
mais  il  ne  lui  adressait  plus  la  parole,  n'osait 
pas  le  regarder  en  face  et  évitait  de  rester  seul 
avec  lui  dans  la  carrée.  Il  avait  la  pâle  frousse, 
comme  disait  Poulot,  et  se  tenait  sur  ses  gardes. 

On  commençait  à  trouver,  çà  et  là,  que  le 
loufoque  exagérait.  Il  arrivait  sur  les  rangs 
dans  des  tenues  impossibles,  en   petite  veste. 


DÉME^^CE  149 

ou  chaussé  d'une  pantoufle  et  d'un  soulier. 
Quand  on  était  en  marche,  il  se  mettait  tout 
à  coup  à  crier  en  dressant  les  hras. 

—  Voyons,  Chevalier,  soyez  sérieux,  disait 
doucement  Lagrise. 

Au  réfectoire,  Chevalier  fit  toutes  sortes 
d'excentricités,  brisa  des  assiettes,  renversa 
les  cruches,  et  s'emplit  un  jour  les  poches  de 
purée  de  pois.  Tout  un  flot  de  paroles  abra- 
cadabrantes jaillissait  sans  répit  de  ses  lèvres. 
On  eût  dit  un  fleuve  désordonné  au  temps  de 
la  crue.  Il  parlait  de  la  guerre,  de  son  drame,  de 
sa  famille,  des  Allemands,  des  Russes,  des 
Sénégalais,  mêlant  et  confondant  tout.  Un 
petit  incident  parut  mettre  le  comble  à  son 
délire.  Le  lieutenant  Fétus  l'avait  fait  inscrire 
sur  la  liste  des  hommes  proposés  pour  le  ser- 
vice armé.  Et  Chevalier  ne  s'était  pas  présenté 
à  la  visite  !    L'affaire  était  grave,   très  grave. 

—  Et...  qu'où  est-il  ?  demanda  le  lieutenant 
Fétus  quand  il  apprit  la  chose.  Que...  et  qu'on 
me  l'envoie...  médiatement...  et  qu'au  bureau 
de  la  compagnie...  et...  oui...  oui... 

Chevalier  était  entré  dans  le  bureau  où 
l'attendait  le  lieutenant.  Que  s'était-il  passé 
là-dedans  ?  On  n'en  savait  rien,  car  personne 
n'avait  assisté  à  l'entretien,  mais  on  avait 
entendu  les  deux  hommes  crier  ensemble. 
Brusquement,    la    porte   s'était   ouverte    et   le 


150  CASERNE 

pauvre  type,  repoussé  violemment  par  le  lieu- 
tenant, s'était  étalé  de  tout  son  long  dans  le 
couloir.  Le  lieutenant,  sans  képi,  hors  de  lui 
avait  encore  crié  : 

—  Et    qu'injures    à    un    supérieur...    Ferai 
voir  que...   qui  je  suis...   alorss...   oui...   oui.. 
Un  rapport. . .  Allez  voir. . .  Anarchiste. . .  Bandit.. 
Et  que  fusillé...  oui...  oui... 

Puis  il  avait  claqué  la  porte  et  s'était  enfermé 
à  clef  dans  le  bureau. 

A  l'heure  de  la  soupe,  dès  le  commandement 
de  :  Rompez  les  rangs,  je  vis  Chevalier  filer 
du  côté  de  la  chambrée.  Le  caporal  l'avait  vu 
aussi.  Troublés  par  un  commun  pressentiment, 
nous  courûmes  tous  les  deux  sur  ses  talons. 
Arrivés  devant  la  porte,  nous  regardâmes  par 
le  trou  de  la  serrure.  Chevalier  était  en  train 
d'enfiler  une  baïonnette  dans  son  pantalon. 
Nous  entrâmes  tous  les  deux. 

—  Ben  quoi,  qu'est-ce  que  tu  fous  là,  Cheva- 
lier ?  lui  dit  le  caporal.  Tu  ne  viens  pas  croûter  ? 

—  Si,  si.  .]  e  vais  venir. 

—  Tu  veux  jouer  au  soldat  pour  de  bon, 
maintenant  ?  Voilà  qu'il  te  faut  une  baïonnette, 
mon  vieux  ?  Ou  c'est-il  que  tu  as  la  jambe 
molle  et  qu'elle  a  besoin  d'un  tuteur  ?  Allez, 
quoi.  Laisse  ça  et  viens  avec  nous. 

Chevalier  gardait  la  tête  baissée  et  ne  ré- 
pondait pas. 


DÉMENCE  151 

On  lui  enleva  sa  baïonnette,  tout  doucet- 
tement, en  blaguant. 

—  Laisse  donc  ça  tranquille.  C'est  pas  pour 
nous  ces  sales  joujoux-là,  puisqu'on  est  dans 
l'auxi.  Qu'est-ce  que  tu  voulais  en  faire  ? 

—  Il  faut  que  je  le  descende.  C'est  pour  le 
droit  et  la  justice.  Il  y  a  trop  longtemps  qu'il 
nous  opprime. 

—  Le  descendre  ?  Qui  ça  ?  Qu'est-ce  que 
tu  radouilles  ?  Allons,  viens.  Fais  pas  le  marioUe. 

—  C'est  lui,  le  Boche.  Il  veut  ma  peau.  Mais 
c'est  moi  qui  aurai  la  sienne.  Il  faut  en  finir. 
Ça  ne  peut  plus  durer.  Je  suis  trop  malheureux... 
Oh  !  je  suis  tellement  malheureux  ! 

Chevalier  commença  à  pleurer  comme  un 
enfant.  Je  tirai  son  mouchoir  de  sa  poche  et 
lui  essuyai  la  figure  en  essayant  de  plaisanter. 

—  Pleure  pas,  vieux  frère,  tu  vas  t'enlaidir. 
Chevalier,  hélas  !  ne  voulait  pas  rire.   11  ne 

pleurait  plus  mais  un  affreux  hoquet  le  secouait 
tout  entier.  On  réussit  enfin  à  l'entraîner  au 
réfectoire. 

—  Vous  ferez  bien  de  prévenir  au  plus  vite 
le  lieutenant  Fétus,  dis-je  à  Toreille  du  cabot. 

Quand  nous  nous  retrouvâmes  sur  les  rangs, 
il  m'annonça  que  c'était  chose  faite. 

L'après-midi,  on  vit  arriver  aux  Délasse- 
ments Nationaux  le  capitaine  Ronton,  le  lieu- 


152  CASERNE 

tenant  Fétus,  très  ému  sembla-t-il  à  tout  le 
monde,  et  l'adjudant  Pétard.  Lagrise  courut 
au  devant  d'eux. 

—  Eh  bien  ?  comment  va-t-il  ?  demanda 
le  capitaine  Ronton. 

—  Oh  !  pendant  la  journée,  ça  va  toujours 
à  peu  près,  répondit  Lagrise.  Vous  voyez,  il 
est  assis  tranquillement  à  sa  place,  ajouta- 
t-il  en  désignant  Chevalier  qui  semblait  abhné 
sur  son  registre  et  ne  rien  voir  de  ce  qui  se 
passait  autour  de  lui. 

—  Est-ce  qu'on  est  satisfait  de  son  travail, 
ici  ?  demanda  le  capitaine  Ronton. 

—  Mais,  certainement,  mon  capitaine,  répon- 
dit Lagrise.  Personne  n'écrit  aussi  bien  que  lai. 
Aussi  lui  confie-t-on  les  besognes  les  plus 
délicates.  Tenez,  il  travaille  sur  le  Grand 
Répertoire  du  ministère. 

Les  quatre  hommes  s'approchèrent  de  Che- 
valier et  le  capitaine  Ronton  se  pencha  sur  son 
épaule. 

—  Ces  majuscules  sont  admirables  !  ne 
put-il  s'empêcher  de  s'exclamer. 

Puis  il  ajouta  à  voix  basse  pour  les  trois 
autres  : 

—  On  ne  me  fera  pas  croire  que  c'est  là 
l'œuvre  d'un  déséquilibré. 

—  Pourtant,  je  vous  affirme,  mon  capitaine, 
essaya  de  rétorquer  Lagrise. 


DÉMENCE  153 

Mais  le  capitaine,  qui  ne  parut  pas  avoir 
entendu,  interrogea  Chevalier. 

—  Pourquoi  faites-vous  toutes  ces  bêtises 
au  quartier,  Chevalier  ? 

L'autre  plongea  du  nez  et  ne  répondit  pas. 
Le  capitaine  continua. 

—  Vous  étiez  désigné  pai^mi  ceux  qui  devaient 
hier  passer  la  visite.  Pourquoi  ne  vous  êtes- 
vous  pas  présenté  ?  Vous  ne  répondez  pas. 
Prenez  garde  ! 

il  se  fit  un  'grand  silence  dans  la  salle  et  tout 
le  monde  leva  la  tête.  On  vit  très  bien  que  le 
lieutenant  Fétus  se  tenait  prudemment  à 
l'écart. 

Le  capitaine  éleva  légèrement  la  voix  et 
dit  en  décomposant  toutes  les  syllabes  des 
mots  qu'il  prononça  : 

—  Ne  faites  pas  le  sournois.  Nous  savons 
pourquoi  vous  êtes  monté  dans  votre  chambre 
à  midi.  Comment  vous  êtes-vous  conduit  avec 
le  lieutenant  Fétus  ?  Savez-vous  que  vous  êtes 
passible  du  conseil  de  guerre  ? 

Chevalier  se  mit  à  sangloter.  Ses  larmes 
coulaient  sur  le  registre,  délayant  l'encre. 

—  Le  registre  !  jeta  Lagrise  qui  s'était 
aperçu  du  désastre. 

Deux  hommes  se  précipitèrent,  mais  le 
capitaine  avait  été  plus  vif.  Il  posa  le  registre 


154  CASERNE 

sur  une  table  voisine.    Puis    il    dit    alors    en 
manière  de  conclusion  : 

—  Pour  cette  fois  encore,  eu  égard  à  vos 
bons  services  au  ministère,  je  veux  me  montrer 
clément  avec  vous.  Nous  allons  tenter  une 
nouvelle  expérience,  mais  je  vous  préviens 
que  ce  sera  la  dernière.  Vous  ne  passerez  pas 
en  conseil  de  guerre.  La  prochaine  visite  mé- 
dicale aura  lieu  dans  quinze  jours.  D'ici  là, 
vous  resterez  en  prison.  Voilà  tout.  C'est  un 
châtiment  infime  étant  donné  la -gravité  de  ce 
que  vous  avez  fait. 

—  Et  que...  mon  capitaine...  et  qu'en 
voilà  bien  d'une  autre,  s'écria  alors  le  lieu- 
tenant Fétus. 

Toujours  à  l'écart,  il  était  penché  sur  le 
registre  arraché  à  Chevalier  et  en  tournait 
fébrilement  les  pages. 

—  Et  que...  voyez...  mon  capitaine...  ai 
découvert...  et  que...  par  conséquent...  oui... 
oui... 

Le  capitaine  se  pencha  à  son  tour.  Pétard 
et  Lagrise  essayaient  de  voir  aussi  par-dessus 
son  épaule. 

Au  milieu  d'une  page  on  pouvait  lire,  écrit 
en  superbes  majuscules  : 

M....  POUR    LE    LIEUTENANT    FÉTUS 
puis  au-dessous,  en  caractères  plus  petits  mais 


DÉMENCE  155 

aussi  appliqués  :  Tout  général  qu'il  soit,  le 
général  X...  n'est  qu'un... 

Je  ne  veux  pas  transcrire  ici  cette  ignoble 
grossièreté. 

Le  registre  fut  feuilleté  depuis  la  première 
page  jusqu'à  la  dernière.  Presque  toutes  por- 
taient des  inscriptions  de  ce  genre.  Le  nom 
du,  lieutenant  Fétus,  accompagné  d'épithètes 
injurieuses  dont  la  plus  fréquente  était  celle 
de  «  sale  boche  »,  figurait  au  palmarès  un 
grand  nombre  de  fois.  On  s'aperçut  aussi  que 
plusieurs  pages  du  précieux  volume  avaient 
été  arrachées.   Tout  le  monde  était  renversé. 

—  Et  qu'évidemment...  oui...  oui...  que 
pour  faire  une  chose  pareille...  alorss...  qu'il 
est  fou...  et  que  fou  à  lier...  et  qu'on  ne  peut 
plus  garder  et  que  cet  homme-là  ici. . .  oui. . .  oui... 

Lagrise  demeurait  là  silencieux  et  attéré, 
quand  le  capitaine  Ronton  fonça  sur  lui. 

—  Comment  cela  a-t-il  pu  arriver,  Lagrise  ? 

—  Mais   mon  capitaine...   balbutia  celui-ci. 

—  C'est  comme  ça  que  vous  surveillez  vos 
hommes  ?  Huit  jours,  n'est-ce  pas  ?  Et  nous 
«ommes  de  revue.  Apprêtez-vous  à  être  changé 
de  service.  Caporal  ! 

—  Voilà,  mon  capitaine. 

—  Accompagnez-le  au  quartier  avec  quatre 
hommes,    dit-il    en    montrant    Chevalier,    et 


156  CASERNE 

faites-le  surveiller  étroitement  cette  nuit.  Nous 
le  renverrons  chez  lui  demain. 

—  Qu'est-ce  que  j'avais  dit  ?  émit  Valériot 
à  voix  basse. 

Les  trois  gradés  se  retirèrent.  On  entendit 
le  capitaine  dire  : 

—  On  ne  peut  pourtant  pas  faire  des  soldats 
avec  des  clients  de  cet  acabit. 

Et  le  lieutenant  répondre  : 

—  Et  qu'ils  ne  sont  tout  de  même  pas 
raisonnables...  et  que  de  nous  envoyer  des 
hommes  comme  ça...  Qu'on  aurait  dû  le  réfor- 
mer depuis  longtemps...  que...  oui...  oui... 
M'étais  bien  aperçu  tout  de  suite...  moi... 
que...   que...  et  que...  oui...  oui... 

Le  reste  se  perdit  dans  l'espace...  où  il  s'en 
est  déjà  perdu  bien  d'autres. 


DEUX  RECITS 
D'AVANT-GUERRE 


4.832 


C'est  ici  un  conte  du  temps  de  paix,  qui 
était  déjà  celui  des  armées,  des  casernes 
et  des  c(  morts  sous  les  drapeaux  ». 

C'est  l'histoire  de  Mirontaine,  un  camarade 
de  régiment,  un  camarade  très  intime  puisque 
son  lit  était  à  côté  du  mien. 

Un  soir,  après  la  soupe,  il  entra  dans  la 
chambrée  pour  la  première  fois.  Il  portait  un 
pantalon  à  carreaux  qui  lui  serrait  les  cuisses 
et  s'évasait  vers  les  souliers  en  pattes  d'élé- 
phant, une  petite  blouse  en  toile  bleue  qui  ne 
dépassait  pas  son  ventre  et  un  large  feutre 
enfoncé  jusqu'à  ses  oreilles.  On  ne  voyait  pas 
son  visage  car  notre  tôle  était  plus  mal  éclairée 
qu'une  galerie  de  mine. 

—  La  chambre  18,  c'est  bien  ici  ? 
demanda-t-il  au  caporal  en  se  découvrant. 

—  Tu  cherches  ta  crèche,  mon  bébé  ?  Com- 
ment t'appelles-tu  ? 

—  Mirontaine. 

On  le  conduisit  à  un  lit  devant  lequel  son 
nom  était  inscrit  à  la  craie  sur  le  parquet. 

CASERNE.  11 


162  CASERNE 

—  On  n'attendait  plus  que  toi,  Mironton, 
Mirontaine,  chantonna  le  caporal.  Et  il  cria, 
en  riant  vers  les  anciens  vautrés  sur  leurs 
plumards  : 

—  Manque  plus  personne  maintenant.  Tous 
les  bleus  sont  là.  L'omnibus  est  complet. 
Fouette  cocotte,  en  route  pour  la  classe. 

—  La  classe  !  La  classe  !  gémirent  les 
vétérans. 

—  304  demain  matin,  mes  poteaux,  gueula 
Tisserand.  Qui  dit  mieux  ? 

Un  chant  monta  : 

La  classe  s'en  va 

La  p'tite  la  suit 

Et  les  bleus  resteront  là 


* 
*  * 


Je  connus  enfin  son  visage  ;  deux  yeux  tou- 
jours étonnés,  deux  petites  pommettes  rouges, 
des  lèvres  minces,  un  front  soucieux,  un  menton 
court.  Le  corps  était  haut  et  déjà  un  peu  voûté. 

Le  caporal  Desvignes,  qui  était  un  rigolo 
et  un  esprit  inventif,  avait  tout  de  suite  été 
séduit  par  le  nom  de  Mirontaine.  Il  l'associait 
à  des  refrains  célèbres  et  en  tirait  des  effets 
aussi  variés  qu'imprévus  : 


4.832  163 

—  Hé  !  le  berger  !  Tu  penses  à  tes  moutons, 
Mirpnton  ?  Et  ron  et  ron  petit  patapon.  Pleure 
pas,  tu  les  r'verras  tes  bêtes  à  laine,  Mirontaine. 
Et  ru  et  ru-ton-taine. 

Mais  c'était  quand  même  une  vie  bien  triste 
qui  commençait  pour  Mirontaine.  Une  vie  qui 
était  devant  lui  comme  un  tunnel  noir  qu'on 
mettrait  trois  années  à  franchir. 

Comme  je  lui  parlais  doucement  et  que 
j'étais  aussi  un  pauvre  bleu,  je  gagnai  petit 
à  petit  sa  confiance.  Je  lui  rendis  quelques 
menus  services  et  je  réussis  à  l'entraîner  plu- 
sieurs fois  avec  moi  à  la  cantine.  Nous  parlions 
des  plaines  de  Picardie  et  du  village  près  d'Amiens 
où  il  était  né  et  que  je  connaissais. 

Deux  jeunes  recrues,  deux  bêtes  de  somme, 
deux  esclaves  harcelés  par  \'ingt  maîtres 
inexorables,  voilà  ce  que  nous  étions,  Miron- 
taine, petit  berger  picard,  matricule  4.832. 
et  moi,  poète  lyrique,  matricule  4.833. 

Un  obscur  bureaucrate,  sans  doute,  nous 
avait  affectés  tous  les  deux  à  un  de  ces 
régiments  de  fer  stationnés  à  la  frontière  de 
l'Est. 

La  petite  ville  de  province  où  nous  tenions 
garnison  comptait  certainement  plus  de  soldats 
que  de  civils  et  nos  rapports  avec  la  popu- 
lation s'en  ressentaient.  Mais  comme,  après 
tout,  nous  étions  là  pour  défendre  le  paj^s  et 


164  CASERNE 

les  biens  de  ceux  qui  ont  le  bonheur  d'en  avoir, 
la  ville  nous  adressait  de  temps  en  temps 
quelques  paroles  de  sympathie  par  la  bouche 
d'un  de  ses  représentants  autorisés.  Elle  y 
joignait  même  parfois  quelques  tonneaux 
de  pinard  pour  égayer  un  peu  l'ordinaire  plu- 
tôt mélancolique  de  la  troupe.  Hélas  !  ces 
compliments  et  ce  vin,  destinés  à  vingt  mille 
soldats,  nous  arrivaient  si  dilués  que  nous 
avions  beaucoup  de  peine  à  en  sentir  indivi- 
duellement la  saveur. 

Si  on  lui  avait  enlevé  un  seul  de  ses  régiments, 
la  ville  aurait  fait  la  révolution,  parce  que  son 
commerce  ne  pouvait  pas  prospérer  sans  nous  ; 
mais  il  faut  dire  la  vérité,  elle  ne  nous  aimait 
pas.  Elle  nous  tolérait,  comme  des  miettes  de 
pain  dans  son  lit,  héroïquement,  en  songeant 
à  son  livre  de  caisse. 

Régiments  de  fer.  ai-je  dit  ?  Entre  nous, 
la  discipline  qui  y  régnait  était  au  moins  d'acier 
trempé.  Qui  aime  bien  châtie  bien  ;  nos  chefs 
nous  chérissaient  d'un  grand  amour.  Tout  ce 
qui  portait  du  galon,  depuis  le  colonel  jusqu'au 
soldat  de  première  classe,  était  la  terreur  de 
la  pauvre  bleusaille.  Mais  nous-mêmes,  les 
serfs  rivés  à  la  même  chaîne,  avions  parfois 
les  uns  pour  les  autres  tant  d'animosité  que 
j'en  ai  encore  honte  quand  j'y  pense. 

Les    casernes    se    succédaient    le    long    d'un 


4.832  165 

fleuve  dont  les  eaux  paresseuses  deven;iient 
furibondes  pendant  la  saison  des  pluies.  L'hiver 
un  vent  cruel  sifflait  sur  les  plateaux  où  nous 
allions  manœuvrer.  Il  gelait  si  fort  qu'il  fallait 
aller  chercher  l'eau  sous  dix  centimètres  de 
glace,  au  lavoir,  pour  laver  notre  linge.  Les 
forêts  sous  la  neige  étaient  belles  comme  ces 
contes  de  fée  dont  ma  mère  a  bercé  mon  enfance, 
mais  j'aurais  voulu  me  crever  les  yeux  pour  ne 
plus  rien  voir.  Un  ennui  farouche  me  tenait 
er.fermé  dans  sa  tombe.  J'étais  comme  un 
jeune  arbre  avide  de  jeter  des  branches  très 
haut  et  très  loin,  mais  dont  un  mal  secret 
dévorait  les  bourgeons.  Seul,  Mirontaine  avait 
deviné  ma  détresse  et  seul  il  était  bon  pour  moi. 
Quand  j'étais  allongé  sur  mon  lit,  il  s'asseyait 
à  mon  côté,  me  prenait  la  main,  et  prononçait 
d'humbles  paroles  comme  :  «  Ben  quoi,  p'tit 
vieux,  ça  ne  biche  pas  ?  y>  où  il  savait  mettre 
tout  son  cœur. 

J'étais  faible  et  manœuvrais  mal.  Aussi 
étais-je  souvent  puni  de  corvées  supplémentaires 
choisies  parmi  les  plus  répugnantes.  Mirontaine 
ne  m'abandonna  j amais  en  ces  heures  d'infortune. 
Il  m'aida  à  laver  dans  l'eau  glacée  les  immondes 
sacs  à  pommes  de  terre  enduits  d'une  épaisse 
cuirasse  de  boue,  à  nettoyer  les  assiettes  grasses 
avec  des  poignées  de  neige  quand  les  cuisiniers 
nous  refusaient  de  l'eau  chaude  à  la  cuisine. 


1Ô6  CASERNE 

Il   m'assista  dans  des   besognes   plus   pénibles 
encore. 

Une  fois,  il  me  sauva  d'une  cruelle  situation. 
C'était  le  troisième  et  le  plus  terrible  jour  des 
marches  d'épreuve.  Je  tremblais  de  fatigue 
sous  mon  chargement  et  sous  ma  capote  alourdie 
par  la  pluie  fine  qui  n'avait  pas  cessé  de  tomber 
toute  la  journée.  Plus  aucune  permission  pour 
ceux  qui  restaient  en  route  pendant  ces  marches, 
lesquelles,  d'ailleurs,  devaient  être  recommencées 
jusqu'à  réussite  complète.  Plus  de  permissions, 
pas  même  celle  de  sortir  en  \'ille  le  soir  après 
la  soupe  !  Nous  arrivions  au  quartier.  Encore 
le  fleuve  à  traverser  et  je  touchais  au  but. 
Déjà  nous  nous  engagions  sur  le  pont  quand 
je  me  sentis  défaillir,  .l'eus  l'impression  curieuse 
de  m'empêtrer  dans  les  rayures  de  la  pluie, 
qui  redoublait  de  violence,  comme  dans  les 
multiples  ficelles  d'un  bizarre  appareil  de 
tissage.  La  musique  était  trop  loin  en  avant 
pour  que  je  pusse  profiter  un  peu  de  son  aide. 
Je  fléchis  sur  les  genoux  en  lâchant  mon  fusil 
et  perdis  connaissance.  Je  repris  mes  sens  dans 
la  cour  du  quartier.  J'étais  debout  à  côté  de 
Mirontaine  qui  avait  passé  son  bras  sous  le 
mien.  Il  eut  un  bon  sourire  quand  il  me  vit 
rouvrir  les  yeux.  Un  autre  camarade,  Michaux 
je  crois,  me  tenait  soHdement  l'autre  bras.' 
Ils  avaient  dû  me  porter  ou  au  moins  me  sou- 


4.832  167 

tenir  jusque  là.  Du  haut  de  son  cheval,  le  colonel 
parla,  sans  doute  de  la  patrie.  Le  vent  souleva 
le  drapeau  comme  une  jupe  de  femme  et  les 
clairons  sonnèrent  aux  champs.  C'était  fini 
et  j'étais  sauvé. 

Beaucoup  d'années  et  beaucoup  d'aventures, 
telles  des  vagues  successives,  ont  passé  sur 
ces  événements  et  les  décors  qui  les  entourèrent  ; 
je  les  revois  aujourd'hui,  à  travers  l'épaisseur 
du  temps  vécu,  comme  des  épaves  au  fond  d'un 
océan  translucide. 

Je  revois  les  murs  des  casernements,  blancs 
comme  des  palais  arabes  au  clair  de  lune,  les 
rats  écorchés  qui  séchaient  toujours  aux 
fenêtres  de  la  cavalerie  —  ce  gibier  était  recher- 
ché des  cavaliers  alors  que  les  fantassins  l'abo- 
minaient — .  Je  revois  le  fossé  où  nous  de^àons 
sauter  tout  équipés  et  où  Fontaine  se  cassa 
la  jambe,  les  revues  d'installage,  les  visites  de 
santé,  les  douches  immondes  qui  étaient 
l'épouvante  de  Mirontaine  et  lui  valurent 
sa  première  punition.  Les  baquets  étaient 
rangés,  comme  pour  une  ronde,  sous  un  tuyau 
circulaire  qui  pendait  du  plafond  et  d'où  tom- 
bait brusquement,  de  minute  en  minute,  une 
nappe  d'eau  glacée  ;  ils  contenaient  un  peu 
d'eau  tiède  qui  servait  souvent  à  deux  ou 
trois  hommes  avant  d'être  remplacée.  On  se 
déshabillait    dans   une   salle   voisine.    A   l'aller 


168  CASERNE 

et  au  retour,  il  fallait  marcher  pieds  nus  dans 
une  sorte  de  glu  noirâtre  "  qui  atteignait 
plusieurs  centimètres  d'épaisseur  à  la  fin 
de  la  cérémonie.  Mirontaine  me  parlait  alors 
de  ses  baignades  en  pleine  eau  dans  les  belles 
rivières  de  Picardie  ;  il  était  propre  et  c'est 
pourquoi  il  avait,  comme  la  plupart  d'entre 
nous,  une  grande  horreur  de  Thygiène  régi- 
mentaire.  Et  puis,  il  y  avait  aussi  chez  lui  un 
invincible  sentiment  de  pudeur  qui  était  chaque 
jour  violé  à  la  caserne. 

Le  sergent  parut  dans  la  chambrée  en  bran- 
dissant un  calot  : 

—  4.832  !    Qui    est-ce  ? 

—  C'est  moi,  sergent,  dit  en  s'avançant 
Mirontaine. 

—  C'est  vous  qui  avez  foutu  le  camp  des 
douches  ?  Pas  assez  malin  encore  pour  nous 
la  faire,  mon  garçon.  Une  autre  fois,  il  faudra 
penser  à  votre  calot.  Quatre  jours,  n'est-ce 
pas  ?  Ça  vous  apprendra. 

Mirontaine  n'était  pas  malin,  c'est  vrai.  Il 
ne  savait  pas  mentir  et  comme  il  ne  savait  pas 
non  plus  s'exprimer  avec  aisance,  presque 
personne  ne  connaissait  la  belle  eau  de  son 
âme.  Il  se  troublait  dès  qu'on  l'interrogeait 
sur  un  ton  un  peu  rude  et  se  mettait  à  bre- 
douiller. Les  paroles  s'échappaient  de  ses  lèvres 


4.832  169 

à  la  débandade,  comme  un  troupeau  de  moutons 
indisciplinés.  Mais  j'étais  son  chien  fidèle  et 
quand  on  le  tourmentait,  moi  qui  commençais 
à  bien  le  connaître,  je  l'aidais  à  ordonner  ses 
propos  et  à  les  présenter  dans  leur  vrai  sens. 

Quand  le  sergent  ou  le  lieutenant  nous 
rassemblait  dans  la  chambrée  pour  nous  faire 
réciter  la  théorie,  je  me  plaçais  à  son  côté  et 
lui  soufflais  ses  réponses.  Un  jour,  malgré  mes 
précautions,  un  malheur  arriva. 

—  Mirontaine,  lui  demanda  le  lieutenant 
Germann,  quelle  est  la  force  principale  des 
armées  ? 

Mirontaine,  debout  et  tout  tremblant,  cher- 
chait sans  trouver.  Je  lui  soufflai  très  bas  en 
tournant  la  tête  : 

—  La  discipline. 

—  La  vie  civile,  balbutia  mon  pauvre  ami 
qui  avait  mal  compris. 

Catastrophe  !  Toute  la  chambrée  se  pâma 
et  le  lieutenant  s'avançant  vers  Mirontaine 
qui  reculait  instinctivement  lui  dit  sous  le 
nez  : 

—  Pauvre  idiot  î  et  il  ajouta  :  Tous  les 
matins,  pendant  une  semaine,  dès  que  vous 
serez  levé,  vous  irez  trouver  votre  caporal  et 
lui  direz  :  la  force  principale  des  armées  est 
la  discipline.  La  dis-ci-pline.  Entendez-vous, 
triple  buse  ? 


170  CASERNE 

Mais  si  ces  affronts  répétés  plongeaient  le 
naïf  berger  dans  un  puits,  toujours  plus  pro- 
fond, de  souffrance  et  de  honte,  ils  n'accrois- 
saient en  rien  les  moyens  de  son  intelligence. 
Nous  avions  un  sergent  qui  s'appelait  Couvert. 
Et  jamais  Mirontaine  ne  put  retenir  ce  nom, 
pourtant  si  simple. 

—  Comment  s'appelle  votre  sergent  ?  lui 
demandait  le  lieutenant  qui  avait  entrepris 
de  l'éduquer. 

Et  comme  le  berger  restait  là,  silencieux  et 
lointain,  il  allait  décrocher  des  couverts  sous 
la  planche  à  pain. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  ça,  Mirontaine  ? 

—  Une  cuiller.  Une  fourchette.  Un  couteau. 
On  ne    réussit    jamais   à  lui    faire    dire    un 

couvert. 

Les  jours  passaient  malgré  tout.  Le  temps 
qui  sait  mettre  un  terme  à  toutes  les  douleurs 
est    la    providence    des    hommes    malheureux. 

Le  nouvel  an  arrivait  avec  la  perspective  des 
permissions  et  tout  le  quartier  était  en  joie. 
Le  soleil  pouvait  continuer  à  dormir  sou?  ses 
édredons  de  nuées,  on  se  passait  de  lui  ;  chacun 
avait  en  soi  assez  de  chaleur  et  de  lumière. 

Mais  il  y  eut  encore  une  revue  d'installage 
l'avant-veille  du  grand  départ. 

—  4.832  !    Personne   n'a   pris    par    mégarde 


4.832  171 

au  séchoir  un  pantalon  de  treillis,  matricule 
4.832  ? 

Je  fis  toutes  les  chambres  dans  l'espoir  de 
retrouver  le  pantalon  de  Mirontaine.  Mais  rien 
ne  se  perd  au  régiment  ;  tout  se  trouve  au 
contraire.  Et  celui  qui  avait  trouvé  le  pantalon 
de  Mirontaine  se  garda  bien  de  le  rendre.  J'en 
achetai  un  autre  en  ville  ;  il  arriva  trop  tard. 
Il  sauva  seulement  de  la  prison  mon  camarade 
qui  fut,  pour  sa  «  négligence  »,  privé  de  per- 
mission. 

Je  m'apprêtais  à  partir  pour  Paris  quand  on 
m'apprit  que  le  colonel  avait  supprimé  les 
permissions  de  tous  les  soldats  ne  faisant  qu'un 
an  de  service.  J'encaissai  le  coup  sans  bron- 
cher pour  ne  pas  donner,  aux  yeux  qui  l'atten- 
daient, le  spectacle  de  mon  désespoir. 

Les  camarades  partirent  un  samedi.  Miron- 
taine cacha  son  visage  dans   son   bras  replié. 

Nous  errâmes  tout  le  dimanche  dans  les 
caboulots  de  la  ville.  Mais  les  chanteuses  plâ- 
trées et  les  pitres  sordides  ne  nous  égayèrent 
point. 

Un  peu  avant  la  soupe,  comme  nous  nous 
promenions  sur  les  remparts,  Mirontaine  me  dit  : 

—  J'aurais  bien  aimé  voir  maman,  le  maître, 
et  les  bêtes,  et  tout. 

L'herbe  glacée  par  le  givre  craquait  sous  nos 


172  CASERNE 

pas  et  on  voyait  onduler  au  loin  plusieurs 
trains  comme  des  chenilles  noires  piquées 
d'or. 

Après  la  soupe,  je  cherchai  vainement  Miron- 
taine  ;  il  avait  disparu.  Je  courus  toute  la  ville 
et  n'oubliai  aucun  des  endroits  que  nous  avions 
l'habitude  de  fréquenter.  Personne  !  J'étais 
plein  d'appréhension  et  de  tristesse. 

Vinrent  l'appel  du  soir,  puis  l'extinction 
des  feux  et  enfin  le  réveil,  le  lendemain  matin. 
Mirontaine  n'était  pas  rentré  ! 

L'après-midi,  un  civil  apporta  au  corps  de 
garde  un  paquet  d'effets  militaires  qu'il  avait 
trouvé  dans  sa  cour,  sous  un  hangar. 

—  Matricule  4.832.  Deuxième  bataillon,  hui- 
tième compagnie. 

Un  jour  encore  passa  et  un  autre  commença. 
11  n'y  avait  pas  encore  soixante-douze  heures 
qu'il  avait  di^pa^u  quand  Mirontaine  fut  ramené 
à  la  caserne  par  deux  gendarmes.  Il  était  vêtu 
des  mêmes  habits  civils  qu'il  avait  à  son  arrivée 
au  corps.  Mais  qu'il  était  pâle  et  qu'il  paraissait 
fatigué  !  On  l'avait  arrêté  à  quatre  vingts 
kilomètres  de  la  ville,  alors  qu'il  dormait 
profondément  sur  le  talus  du  chemin  de  fer. 
Il  n'avait  rien  mangé  depuis  deux  jours.  Il 
nia  avoir  voulu  déserter  l'armée  et  fuir  son 
devoir.  Il  voulait  seulement  voir  sa  mère  et 
il  espérait   qu'en  suivant  les   mêmes   rails  qui 


4.832  173 

l'avaient    amené   à   X...    il    arriverait   jusqu'à 
son  pays. 

Sa  punition  fut  portée  par  le  colonel  à  trente 
jours  de  prison  dont  quinze  de  cellule.  Et 
trente  jours  de  suite,  sous  le  soleil  et  sous  la 
pluie,  dans  le  vent  et  dans  la  neige,  on  vit 
Mirontaine  faire  la  pelote  en  compagnie  d'une 
douzaine  de  mauvais  soldats  comme  lui. 
Ils  tournaient  les  uns  derrière  les  autres, 
portant  le  chargement  complet.  Et  leurs 
goddlots  creusaient  la  piste  chaque  jour  un 
peu  plus.  Ils  tournaient,  guettant  l'horloge, 
car  ils  avaient  droit  à  dix  minutes  de  repos 
par  heure.  Mon  pauvre  camarade,  j'en  étais 
sur ,  souffrait  plus  que  les  autres  .  pour 
des  raisons  sentimentales  que  j'étais  seul 
à  bien  connaître  et  aussi  parce  qu'il  était  le 
plus  faible  de  tous...  Manège  de  la  pire  détresse 
humaine,  les  pieds  meurtris,  les  reins  brisés, 
et  les  regards  en  terre,  ils  tournaient  dès  l'aube  ; 
ils  tournaient  encore  au  crépuscule.  Les  régi- 
ments entraient  et  sortaient,  les  clairons 
sonnaient.  Les  hommes  s'éparpillaient  dans 
les  cours.  Eux  restaient  dans  leur  coin  sous 
l'œil  vigilant  du  gradé.  On  les  rentrait  dans  leurs 
cellules  à  l'heure  de  la  soupe.  Et  certains  se 
mettaient  à  chanter  dans  l'ombre.  C'était  le 
plus  souvent  des  refrains  d'une  crapuleuse 
obscénité  et  parfois  des  chants  révolutionnaires 


174 


CASERNE 


d'une  grande  violence  qu'avaient  déjà  chanté 
les  sans-culottes  en  89  : 

Si  tu  veux  être  heureux,  nom  de  Dieu, 
Fous  les  casernes  par  terre... 


Mirontaine  acheva  sa  punition  et  notre  vie'"' 
ancienne  recommença.  Mon  camarade  était 
bien  triste.  Il  savait  que  je  le  laisserais  là 
dans  quelques  mois.  Il  savait  aussi  qu'il  par- 
tirait après  ceux  qui  étaient  venus  en  même 
temps  que  lui,  car  il  devait  à  l'État  de  nouveaux 
jours  de  service  pour  remplacer  ceux  qu'il  avait 
passés  en  prison  et  qui  ne  comptaient  pas. 
Le  tunnel  noir  s'était  encore  allongé  devant 
lui.  Mais  le  printemps  vint  et  notre  sang  jeune 
dut  bien  lui  obéir.  Nous  nous  reprîmes  à  vivre, 
et  à  espérer  tout  doucement.  Les  forêts  fleuries 
sous  le  soleil  étaient,  plus  que  jamais,  pareilles 
à  des  contes  de  fées  ;  et  je  n'avais  plus  envie  de 
me  crever  les  yeux.  J'avais  rencontré  tout  à 
coup  un  grand  bonheur  et  je  le  portais  en  moi 
comme  le  saint  sacrement.  Des  brises  chaudes 
parcouraient  les  futaies  murmurantes  et  j'enten- 
dais déjà  sonner  au  loin  les  cloches  de  la  liberté 
prochaine.  Il  me  fallait  parfois  retenir  à  deux 
mains  mon  cœur  chargé  de  vie  violente.  Je 
pensais  à  la  terre  immense  que  je^me  promettais 
de  parcourir  en  tous  sens  ;  j'imaginais  déjà  des 


4.832  175 

itinéraires  mirobolants.  J'avais  vingt  ans  et  un 
grand  appétit  de  tout.  Presque  chaque  jour, 
après  la  soupe,  Mirontaine  et  moi,  nous  courions 
dans  la  campagne  et  ma  joie  déteignait  sur  lui. 
Il  riait,  le  képi  renversé  en  arrière,  et  dansait 
sur  les  routes  en  chantant  : 

Sur  l'air  du  tradéri-déra 
tra  la  la 

Le  dimanche,  quand  nous  n'étions  pas  com- 
mandés de  corvée,  il  nous  arrivait  souvent  d'aller 
jusqu'aux  baraques.  C'était  une  grande  prome- 
nade, environ  une  trentaine  de  kilomètres  pour 
l'aller  et  le  retour.  Ces  baraques  se  trouvaient  à 
la  frontière  belge  et  on  pouvait  s'y  procurer  du 
tabac  fin  et  des  cigares  étrangers  à  un  prix  qui 
nous  semblait  dérisoire.  La  difficulté  était  de 
ramener  nos  emplettes  jusqu'à  la  caserne.  De 
nombreux  douaniers  veillaient  dans  les  bois. 
Malgré  toutes  nos  précautions  et  nos  ruses,  nous 
étions  presque  toujours  pinces.  Les  terribles 
agents  du  fisc  jailHssaient  tout  à  coup  d'un 
buisson,  se  jetaient  sur  nous  et  nous  fouillaient 
avec  tant  d'adresse  qu'il  nous  était  impossible 
de  sauver  une  seule  cigarette.  Nous  n'avions  plus 
alors  qu'à  pleurer  notre  argent  perdu  et  à 
essuyer  les  moqueries  de  nos  camarades  de 
chambrée  à  qui  nous  avions  promis  de  rapporter 
du  Virginie  ou  des  déchets  de  Havane. 


176  CASERNE 

.  L'habitude,  et  le  besoin  de  durer  coûte  que 
coûte  qui  est  au  fond  de  chaque  homme  nous 
avaient  aidés  à  accepter  cette  existence  qui  nous 
faisait  horreur  au  début.  Xos  dégoûts  et  nos 
griefs  restaient  les  même-^,  mais  leur  répétition 
journalière,  en  nous  familiarisant  avec  eux,  nous 
les  avait  rendus  beaucoup  moins  insupportables. 
Nous  avions  acquis  la  sécurité  de  ceux  dont  la 
peine  est  le  pain  quotidien.  Les  pires  maux  pou- 
vaient s'abattre  sur  nous,  ils  ne  nous  surpren- 
draient plus.  Notre  vie  avait  enfin  trouvé 
l'apparence  au  moins  de  l'équilibre. 

Un  événement  imprévu  nous  jeta  tout  à  coup 
vers  d'autres  aventures. 

Des  grèves  venaient  d'éclater  dans  le  Nord  de 
la  France  et  notre  régiment  était  désigné,  parmi 
d'autres,  pour  aller  là-bas  «  veiller  au  maintien 
de  Tordre),  selon  la  formule.  Après  nous  avoir 
distribué  des  paquets  de  cartouches  à  balle 
pointue,  on  nous  fit  monter  une  nuit  dans  un 
train  malpropre  où  nous  restâmes  un  jour  et 
demi.  Nous  ne  savions  pas  où  nous  allions  ;  le 
soldat  en  armes  ne  sait  jamais  où  on  le  mène. 
Ordinairement,  vou?  n'auriez  trouvé,  dans  ma 
cartouchière  de  droite  qu'une  pipe,  une  blague 
à  tabac  et  un  briquet  qui  m'avait  été  offert  par 
Mirontaine  le  jour  de  mon  anniversaire.  Aujour- 
d'hui, il  y  avait  là  vingt  petites  personnes  de 


4.832  177 

cuivre  enveloppées  dans  du  papier  gris  et  je  ne 
pouvais  plus  penser  qu'à  elles. 

Notre  train  s'arrêta  enfin  pour  la  dernière  fois. 
Le  rugissement  formidable  de  la  ville  furieuse 
fit  pâlir  les  moins  timorés  d'entre  nous.  Mille 
pattes  velues  nous  menaçaient  par-dessus  les 
grilles  qui  longeaient  la  voie  et  mille  prunelles 
se  posaient  sur  nous  comme  des  charbons  ardents. 
Ces  gens-là,  visiblement,  étaient  prêts  à  nous 
dévorer  jusqu'à  l'os. 

Quand  nous  fûmes  alignés  sur  le  quai  de  la 
gare,  le  commandant  de  notre  bataillon  sauta 
sur  un  chariot  et  nous  dit  d'une  voix  qui  ne 
tremblait  pa?  :  «  Soldats  !  l'heure  est  grave. 
Une  bande  d'émeutiers  sans  aveu  tentent  de 
saper  les  institutions  qui  font  la  force  et  la 
richesse  de  notre  patrie.  La  loi,  qui  est  la  même 
pour  tous,  doit  être  respectée  par  tous.  Le  gou- 
vernement et  vos  chefs  mettent  toute  leur  con- 
fiance en  vous.  Vous  vous  montrerez  dignes  d'un 
tel  honneur  et  vous  ne  laisserez  pas  insulter  votre 
glorieux  uniforme  ». 

Il  fallait  maintenant  sortir  de  la  gare  et  ce 
n'était  pas  une  .petite  affaire.  Notre  bataillon 
était  arrivé  seul.  Les  autres  suivaient  sans  doute. 
Pour  le  moment,  nous  étions  à  peine  quatre  cent 
cinquante  et  il  y  avait  bien  devant  nous  vingt 
mille  poitrines  serrées  comme  les  œufs  dans  la 
fourmilière,  vingt  mille  hommes  qu'une  farouche 

CASERNE.  12 


178  CASERNE 

résolution  emplissait  jusqu'à  la  gorge  de  ciment 
armé.  Des  vitres  éclatèrent.Une  averse  de  pierres 
battit  les  murs  et  les  boiseries  en  même  temps 
que  mille  imprécations  fondaient  sur  nous  à 
coups  de  bec,  mais  les  portes  s'ouvrirent  quand 
même.  La  masse  hostile  gonfla  aussitôt  une 
poche  inquiétante  par  l'ouverture  béante  et  la 
pointe  du  bataillon  commença  à  fouiller  là- 
dedans  comme  un  couteau  dans  une  huître 
rebelle.  Des  éclats  volèrent,  quelques  hommes 
tombèrent  ;  mais  la  coquille  trouée  tenait  tou- 
jours bon.  Le  redoutable  instrument  continuait 
son  travail  et  sa  lame  finit  par  plonger  tout 
entière  dans  ce  peuple  contracté.  Alors,  la  char- 
nière de  la  résistance  céda  ;  la  foule  di\âsée 
poussa  une  clameur  désespérée  et  deux  valves 
rompues  s'abattirent  à  nos  côtés.  Succès  complet. 
La  place  était  déblayée.  Pas  un  coup  de  feu 
n'avait  été  tiré.  Les  clairons  sonnèrent  et  le 
bataillon  enfila  la  rue  principale  de  la  cité  révol- 
tée aussi  facilement  qu  un  bras  descend  dans 
la  manche  du  veston  familier. 

Mirontaine  avait  reçu  une  pierre  au  front  et 
saignait  abondamment.  Mais  il  ne  se  plaignait 
point.  Et  même,  il  me  dit  : 

—  Ben,  tu  n'diras  pus  que  j'ai  pas  de  veine, 
hein  ?  Si  c'avait  été  un  autre,  ils  y  auraient  peut- 
être  attrapé  l'œil. 


4.832  179 

La  première  nuit  nous  campâmes  dans  un 
couvent  qui  venait  d'être  abandonné  par  ses 
occupants  à  la  suite  de  la  loi  sur  les  congréga- 
tions. On  forma  les  faisceaux  dans  le  jardin  du 
cloître  et  un  certain  espace  nous  fut  assigné  que 
nous  ne  devions  pas  franchir.  Nous  étions  fati- 
gués. Mais  comment  dormir  sur  ces  dalles 
humides  à  peine  cachées  par  les  quelques  brins 
de  paille  qui  constituaient  toute  notre  litière  ? 
Mirontaine  et  moi  nous  réussîmes  à  en  jouer  un 
air  et  nous  passâmes  la  nuit  à  errer  dans  les 
dépendances  du  vaste  établissement.  Nous  nous 
perdîmes  à  plusieurs  reprises  dans  le  labyrinthe 
des  couloirs,  mais  le  clair  de  lune  nous  aida 
chaque  fois  à  nous  retrouver.  Quelles  salles  ! 
Quelle  installation  !  Jamais  moines  ou  moinil- 
lons,  en  ce  pays  si  tendre  à  la  moinerie,  ne  durent 
connaître  gîte  mieux  construit  et  si  bien  pourvu. 
Ces  caves,  Seigneur  !  vidées,  il  est  vrai,  de 
leurs  cru;  vénérables,  mais  aux  casiers  ornés 
encore  d'étiquettes  bonnes  à  convertir  le  plus 
farouche  abstème.  Et  ces  réfectoires  !  Et  ces 
cuisines  ! 

—  Devaient  pas  trop  s'en  faire  ici,  les  p'tits 
pères,  conclut  Mirontaine. 

—  Pour  Dieu  !  non.  Mais  qu'est-ce  ici  ? 
D'un  coffre,  j'exhumai  un  paquet  blanc  qui 

était  une  magnifique  robe  de  bure,  oubliée  sans 
doute. 


180  CASERNE 

—  Bonnes  ceintures  à  tailler  là  pour  rouler 
autour  de  s'in  petit  ventre,  me  dit  mon 
camarade. 

Excellente  idée  qui  fut  vite  réalisée. 

L'aube  nous  vit  entrer  à  la  chapelle  déjà 
envahie  par  les  nôtres  procédant  à  leur  toilette. 
S'interpellant,  chantant  et  sifflant,  ils  se  culot- 
taient, se  peignaient,  se  bouchonnaient  mutuel- 
lement d'une  serviette  roulée  en  boule,  ciraient 
leurs  godillots  sur  les  marches  de  l'autel,  étiraient 
deux  à  deux  les  cravates  outremer,  fumaient, 
crachaient  haut,  et  vivifiaient  d'un  puissant 
remugle  ce  lieu  voué  jadis  aux  mièvres  aromates. 

—  On  s>a  pas  mal  ici,  me  confia  Mirontaine. 
Oui.  On  y  aurait  même  été  très  bien,  malgré 

cette  absence  de  mobilier  qui  nous  privait  de 
toute  espèce  de  confort.  Mais  nous  étions  prêts 
à  faire  de  gros  sacrifices  pour  une  relative  tran- 
quillité. On  y  aurait  été  trop  bien,  voyez-vous. 
Le  jus  nous  brûlait  encore  la  langue  qu'il 
fallut  mettre  sac  au  dos  et  partir. 

Le  soir  même  on  nous  posta,  Mirontaine  et 
moi,  à  un  coin  de  rue,  dans  un  faubourg  de  la 
ville. 

Nous  étions  là,  debout  au  bord  du  trottoir, 
baïonnette  au  canon,  jugulaire  au  menton. 
Défense  de  parler  à  qui  que  ce  soit  !  Défense  de 
s'appuyer  contre  le  bec  de  gaz  ou  la  muraille 
pour  se  reposer.  La  nuit  nous  fut  longue.  Et  pas 


4.832  181 

la  moindre  pitance  à  l'horizon  î  La  sonnerie 
d'une  horloge,  insensible  à  notre  impatience, 
faisait,  de  quart  d'heure  en  quart  d'heure,  le 
compte  exact  du  temps  écoulé. 

—  Trois  heures,  petit  zèbre  !  Est-ce  qu'ils 
vont  nous  laisser  crever  ici  ? 

—  Ai  salement  sommeil. 

Le  brouillard  était  si  épais  que  nous  étions 
comme  deux  chrysalides  dans  un  même  cocon. 
Le  brouillard  traversa  d'abord  la  capote,  puis  la 
veste  obligeamment  prêtées  par  l'État  paternel. 
L'ennemi  commença  d'imbiber  les  sous-vête- 
ments de  laine  fine  reçus  à  l'entrée  de  l'hiver 
d'une  mère  aussi  bonne  que  peu  fortunée.  Quatre 
heures  sonnèrent.  La  chair  fut  atteinte  et  vite 
dépassée,  le  blindage  de  la  graisse  s'étant  révélé 
insuffisant.  Le  froid  me  pénétra  alors  jusqu'aux 
os,  comme  on  a  coutume  de  dire.  L'aube  vint, 
et  nous  étions  toujours  là. 

Nous  y  restâmes  deux  jours  et  deux  nuits.  On 
nous  avait  oubliés  !  L'heure  est  grave,  nous  avait 
dit  notre  commandant  à  la  gare  le  jour  du  débar- 
quement. Elle  l'était  à  ce  point  que  nos  chefs 
affolés  en  oubliaient  leurs  sentinelles  au  coin  des 
rues.  Des  âmes  charitables  eurent  pitié  de  nous. 
Une  vieille  femme  nous  apporta  à  chacun  un  bol 
de  bouillon  chaud.  Une  jeune  fille  surtout  se 
distingua  par  ses  attentions  répétées.  Si  j'ai 
perdu    le    goût    des    tartines    beurrées    et    des 


182 


CASERNE 


tablettes  de  chocolat  qu'elle  glissa  avec  tant  de 
tact  dans  nos  musettes,  je  n'ai  pas  oublié  ses 
grands  yeux  candides  et  la  cerise  mûre  de  sa 
bouche. 

On  nous  releva  enfin  et  notre  compagnie  fut 
commise  à  la  garde  d'une  filature  qu'avaient 
désertée  ses  neuf  cents  ouvriers.  Notre  litière 
n'était  guère  plus  douillette  que  celle  du  couvent, 
mais  nous  y  gagnions  de  la  quitter  sans  regret 
quand  on  nous  réveillait  pour  accomplir  notre 
tour  de  ronde  dans  les  cours  de  l'usine,  petite 
distraction  qui  se  répétait  nuit  et  jour  de  deux 
heures  en  deux  heures.  Nous  vivions  là  des  jours 
ternes  mais  assez  tranquilles.  Les  cadavres  des 
journées,  tuées  tant  bien  que  mal,  s'amoncelaient 
et  j'en  faisais  la  somme  avec  une  joie  grandis- 
sante. Les  cheminées  refroidies  béaient  vers  le 
ciel.  A  la  fin  d'un  après-midi,  quand  on  ne  s'y 
attendait  plus,  le  soleil  apparaissait  entre  les 
nuées,  nous  faisait  quelques  petits  signes  affec- 
tueux, comme  des  clins  d'œil,  puis  remettait 
son  masque  et  la  pluie  recommençait  à  tomber. 
Depuis  notre  station  prolongée  au  coin  de  cer- 
taine rue,  de  Wattrelos,  si  j'ai  bonne  mémoire, 
nous  toussions,  Mirontaine  et  moi,  comme  deux 
malheureux.  Mais  ni  l'un,  ni  l'autre,  ne  pouvions 
nous  décider  à  nous  faire  porter  pâles.  Toujours 
les  permissions  !  Après  les  grèves,  tout  le  monde 
en  aurait.  Du  moins,  notre  sergent  l'afRrmait  ; 


4.832  183 

et  notre  lieutenant  lui-même  nous  l'avait  donné 
à  entendre.  Il  s'agissait  de  tenir  bon  jusqu'au 
bout.  Se  faire  porter  malade,  c'était  enterrer 
soi-même  son  espoir.  Mon  pauvre  camarade 
tremblait  de  fièvre,  mais  je  n'osais  pas  le  pousser 
à  edler  voir  le  major  quand  je  reculais  moi-même 
devant  cette  décision  qui  devenait  de  jour  en 
jour  plus  nécessaire.  Un  matin,  je  dus  céder. 
Ma  gorge  était  devenue  sèche  et  brûlante  ;  je  ne 
pouvais  presque  plus  parler. 

—  T'y  vas  ?  me  dit  Mirontaine.  Alors,  j'y 
vas  aussi. 

Le  m.ajor  m'expédia  tout  de  suite  à  l'hôpital, 
mais  les  dés  ne  furent  pas  favorables  à  mon 
ami  qui  n'obtint  même  pas  un  jour  de  repos  au 
cantonnement. 

Je  fus  à  l'hôpital  avec  d'autres  éclopés  et  tout 
le  long  du  chemin,  je  ne  cessai  de  penser  à  Miron- 
taine. Il  n'avait  pas  été  reconnu  malade  !  C'était 
quatre  jours  assurés,  sinon  pire,  car  n'étions- 
nous  pas  en  service  commandé  ?  Et  presque 
devant  l'ennemi  ? 

Je  me  couchai  dans  des  draps  frais  et  blancs. 
Une  petite  sœur  vint  susurrer  à  mon  oreille  des 
paroles  mélodieuses,  mais  que  je  compris  à  peine 
car  je  ne  songeais  qu'à  Mirontaine.  J'avais  la 
fièvre.  Je  dormis  mal  et  rêvai  d'un  berger,  oh  ! 
si  triste  !  qui  gardait  des  moutons  à  face  humaine. 


184  CASERNE 

Le  jour  parut.  J'étais  dans  la  salle  des  tuber- 
culeux à  l'hôpital  civil.  Il  y  avait  des  malades 
jusque  sous  les  toits  et  on  nous  avait  mis  où  on 
avait  pu.  Les  lits  étaient  si  serrés  que  je 
pouvais  atteindre  celui  de  mon  voisin  en  éten- 
dant le  bras.  Nous  étions  là  une  vingtaine  de 
soldats,  et  à  peu  près  autant  de  civils.  Je 
remarquai  qu'il  y  avait  deux  lits  vides  du 
côté  des  soldats. 

—  Celui  d'un  type  du  troisième  bataillon  qui 
a  passé  l'arme  à  gauche  et  celui  de  Poucheton 
qui  est  sorti  hier  de  l'hôpital,  me  dit  Bromure, 
un  infirmier  de  ma  compagnie. 

La  fièvre  étant  tombée,  je  reçus  pour  mon 
déjeuner  une  aile  de  poulet  au  riz.  Ce  ne  fut  pas 
sans  plaisir  que  je  renouai  avec  la  volaille  des 
relations  interrompues  depuis  trop  longtemps. 
La  petite  sœur  au  babil  argentin  m'apporta  un 
verre  de  vin  doré. 

—  Conduisez-vous  comme  un  bon  chrétien, 
me  dit-elle,  fréquentez  la  chapelle  et  je  vous  en 
donnerai  autant  à  chaque  repas. 

Donnant,  donnant,  et  rien  pour  rien,  c'est  de 
saine  justice.  J'apprenais  que  la  religion  pouvait 
valoir  d'appréciables  avantages  à  un  humble 
malade,  11  y  avait  beaucoup  de  bons  chrétiens 
à  l'hôpital. 

L'après-midi  s'achevait  quand  deux  infirmiers 
amenèrent  une  nouvelle  victime   étendue   sur 


4.832  185 

une  civière.  Le  cortège  passa  devant  mon  lit. 
4.832  I  vis-je  sur  le  revers  de  la  ve^te  qui  pendait. 
Alors,  je  reconnus  mon  camarade  Mirontaine  ; 
mais  comme  il  était  changé  !  Ses  yeux  étaient 
clos,  ses  lèvre,  pmcées,  et  de  ses  narines  frémis- 
santes s'élevait  un  souffle  précipité  qui  faisait 
peine  à  entendre. 

Son  état  s'était  brusquement  aggravé  et  on 
avait  dû  le  transporter  d'urgence  à  l'hôpital, 
dans  une  voiture  à  bras,  me  dit  Bromure. 

Le  mal  progressa  rapidement  et  la  pneumonie 
double  se  déclara.  Je  suivais  du  regard  et  j'ac- 
compagnais de  mes  vœux  tous  les  efforts  qu'on 
faisait  pour  sauver  mon  ami.  J'étais  heureux 
quand  on  avait  réussi  à  lui  faire  boire  jusqu'à  la 
dernière  goutte  un  grand  bol  de  tisane  brûlante. 
J'étais  attentif  à  la  pore  des  compresses  et  j'eus 
un  grand  espoir  mêlé  de  crainte  quand  on  lui 
appliqua  quarante  ventouses. 

—  Il  s'en  tirera,  n'est-ce  pas  ?  demandai-je  à 
la  sœur. 

—  Il  faut  avoir  confiance  en  Dieu  qui  peut 
tout,  me  répondit-elle  avec  onction. 

Mirontaine  n'avait  pas  repris  connaissance 
depuis  le  jour  de  son  entrée  à  l'hôpital.  Étranger 
à  tout,  il  gisait  là,  agité  par  un  affreux  râle 
quand  il  n'était  pas  secoué  tout  entier  par  ces 
abominables  accès  de  toux  qui  réveillaient  des 
échos  dans  nos  poitrines.  Je  pris  sa  main  et  lui 


186 


CASERNE 


parlai.  Il  ouvrit  les  yeux,  les  tourna  vers  moi, 
mais  ils  étaient  vides  de  tout  regard.  Peu  après, 
il  prononça  des  paroles  incohérentes  et  je  baissai 
la  tête  un  peu  plus  bas. 

Comme  j'allais  beaucoup  mieux,  j'obtins  de 
descendre  au  jardin  avec  les  convaletscents. 
L'aiguille  du  baromètre  ne  quittait  plus  le  beau 
fixe  et  un  ciel  oriental  s'étendait  sur  nous  comme 
un  dais  de  fête.  Je  jouais  au  bouchon  avec  mes 
camarades.  C'est  un  jeu  passionnant  où  il  faut 
beaucoup  d'adresse  pour  triompher.  Quand  je 
le  pouvais,  j'allais  m'asseoir  sur  un  banc  isolé, 
sous  les  tilleuls,  au  fond  du  jardin.  Je  tirais  de 
ma  poche  un  livre  que  je  traînais  depuis  des 
semaines.  Je  n'étais  pas  toujours  d'accord  avec 
Emerson  et  quand  il  affirmait  que  :  «  Celui  qui 
n'a  pas  franchi  le  seuil  de  la  Douleur  n'a  vu  que 
la  moitié  de  l'univers  )^  ;  j'ajoutais  en  moi-même  : 
soit,  monsieur  le  prédicant,  mais  celui  qui  n'a 
pas  franchi  le  seuil  de  la  joie  n'a  vu  aussi  que  la 
moitié  del'univer^iet  je  n'oserais  pas  jurer  que 
c'est  la  bonne. 

Le  couchant  embrasait  les  vitres  des  hautes 
fenêtres  et  nous  devions  alors  regagner  nos  lits. 
La  lueur  chaude  parait  les  murs  d'une  moire 
d'or  dont  les  ombres  en  lamelles  tremblaient 
comme  une  eau  sous  la  brise.  Tout  en  haut  du 
mur,  au  fond  de  la  salle,  le  dernier  sanglot  de 
l'astre  nimbait  la  face  du  dieu  désespéré. 


4.832  187 

Ce  jour-là,  en  remontant,  je  courus  tout  de 
suite  au  lit  de  Mirontaine.  Le  même  souffle 
rauque  montait  toujours  de  sa  gorge  et  le  mal 
semblait  ne  plus  faire  de  progrès.  Mais  quelle 
nuit  se  préparait  ! 

Je  n'arrivais  pas  à  m'endormir.  On  toussait 
beaucoup  cette  nuit-là  du  côté  des  tuberculeux. 
Trois  ou  quatre  petites  veilleuses  tenaient  tête 
à  la  nuit  et  les  mouvements  des  ombres  m'ins- 
piraient des  pensées  mélancoliques.  J'avais 
enfin  réussi  à  m'assoupir  quand  l'événement  se 
produisit.  Une  voix  haletante  retentit  dans  les 
ténèbres.  Je  me  dressai  sur  mon  lit  et  ne  vis 
d'abord  rien.  Mais  plusieurs  hommes,  mainte- 
nant, criaient  à  la  fois  et  je  discernai  un  amas 
confus  de  formes  blanches  à  l'autre  bout  de  la 
salle.  Un  rêve  que  je  ne  pouvais  pas  chasser  se 
mêlait  étrangement  à  cette  vision.  Qu'y  avait-il  ? 
Etait-ce  une  bataille  ?  Je  reconnus  enfin  la  voix 
de  Mirontaine. 

—  Veux  aller  à  m'rnason...  L^  p'tite  mère 
m'attend...  V'ià  Médor...  Laissez-moi  que 
j'vous  dis...  Le  train  !  Ecoutez  !  V'ià  l'train. 
Méchants  drôles...  A  m'mason  !...  Lâchez-moi... 
Où  qu'est  Arcos  ?...  Petit  zèbre...  Où  qu't'es 
donc  ? 

Je  sautai  de  mon  lit.  Mirontaine,  en  chemise, 
luttait  contre  cinq  ou  six  malades,  en  chemise 
comme  lui,  et  son  violent  désir  lui  donnait  tant 


188  CASERNE 

de  force  qu'il  entraînait  la  grappe  humaine 
suspendue  à  ses  flancs.  Un  homme  aux  jambes 
squelettiques  glissa  et  tomba.  Un  second  fut 
saisi  par  une  quinte  et  lâcha  prise  à  son  tour. 
Les  autres  soufflaient,  épuisés.  Ils  allaient  suc- 
comber quand  nous  arrivâmes,  deux  camarades 
et  moi.  Mirontaine  fut  enfin  reconduit  à  son  lit. 
La  secousse  avait  été  si  rude  qu'il  ne  bougea 
presque  plus.  Il  ouvrit  encore  une  fois  les  yeux. 
Je  me  précipitai  vers  lui  ;  mais  il  ne  me  vit 
sûrement  pas,  bien  que  ses  regards  aient  ren- 
contré les  miens. 

L'après-midi,  la  religieuse  disposa  une  petite 
table  ornée  d'une  nappe  blanche  au  pied  de  son 
lit.  La  tête  sur  le  côté  et  les  yeux  toujours  clos, 
il  râlait  depuis  le  matin  sans  souffrance  appa- 
rente. On  eût  dit  un  homme  endormi  et  ronflant. 
Un  prêtre,  revêtu  de  la  chasuble  et  portant  les 
symboles,  entra,  suivi  d'un  enfant  de  chœur,  qui 
balançait  une  croix  immense,  et  de  deux  reli- 
gieuses les  mains  enfouies  dans  leurs  manches. 
J'attrapai  mon  calot  et  descendis  au  jardin. 

Quand  je  remontai,  deux  ou  trois  heures  après, 
Mirontaine  râlait  toujours  et  paraissait  n'avoir 
fait  aucun  mouvement  depuis  mon  départ. 
Mais  il  avait  dû  ouvrir  encore  les  yeux  car  on 
apercevait  m.aintenant  la  blancheur  de  leur 
globe  sous  les  paupières. 

Il  mourut  au  crépuscule  et  fut  emporté  peu 


4.832  189 

de  temps  après  par  deux  infirmiers  militaires. 
Le  soir  même,  son  lit  était  occupé  par  un  nouveau 
soldat.  L'état  sanitaire  de  la  troupe  laissait 
beaucoup  à  désirer,  parait-il. 

Le  lendemain  matin,  très  tôt,  Bromure  vint 
à  mon  lit. 

—  On  va  l'enlever  tout  à  l'heure.  Veux-tu  le 
voir  encore  une  fois  ?  me  proposa-t-il. 

J'hésitai  quelques  secondes,  partagé  entre  le 
désir  de  lui  dire  adieu  et  ce  sentiment  de  répul- 
sion invincible  qui  me  faisait  fuir  la  vue  des 
cadavres  depuis  la  mort  de  mon  frère. 

Je  suivis  finalement  lïnfirmier.  Nos  godillots 
sonnèrent  dans  les  couloirs  dallés  et  les  escaliers 
du  vieil  hôpital.  Nous  sortions  d'un  bâtiment 
pour  entrer  dans  un  autre  et  nous  traversâmes 
plusieurs  cours.  Le  trajet  me  paraissait  intermi- 
nable. Mon  compagnon  poussa  enfin  une  porte 
ronde  en  me  disant  : 

—  Entre.  C'est  là. 

Trois  cercueils  reposaient  sur  des  tréteaux. 
Les  couvercles,  non  vissés,  étaient  un  peu  tirés 
en  avant  de  manière  à  ce  qu'on  pût  voir  les 
visages  en  soulevant  simplement  le  drap  qui  les 
recouvrait.  Je  fus  tout  de  suite  incommodé  par 
une  forte  odeur  de  phénol.  Bromure,  d'un  mou- 
vement de  tête,  me  désigna  l'une  des  bières. 
Je  m'avançai.  11  faisait  si  froid  dans  cette  petite 
pièce  au  plafond   voûté   que  je  grelottais.    Je 


190  CASERNE 

commençai  à  lire  un  papier  fixé  par  deux  punaises 
dans  le  couvercle  du  cercueil  :  Aimé  Firmin 
Mirontaine,  soldat  de  deuxième  classe,  matricule 
4.832...  quand  Bromure,  devinant  mon  hésita- 
tion, s'approcha  et  découvrit  brusquement  la  face 
de  celui  qui  avait  été  pendant  plusieurs  mois 
mon  seul  ami.  Oh  !  l'horrible  chose  ! 

Je  sortis  aussitôt.  J'avais  hâte  d'être  dehors, 
de  voir  les  arbres,  de  toucher  les  murs  chauds  de 
soleil.  Si  je  n'avais  pas  été  le  prisonnier  d'un 
uniforme  qui  m'enlevait  presque  tout  pouvoir 
sur  moi-même,  j'aurais  fui  immédiatement 
l'hôpital,  ses  malades,  ses  moribonds  et  ses  con- 
valescents. Je  bombai  la  poitrine  et  me  sentis 
plus  haut  de  taille.  Des  larmes  voilaient  mes 
yeux,  mais  elles  ne  coulèrent  pas.  Un  sanglot 
était  dans  ma  gorge,  mai  comme  un  rat  pris  au 
piège.  Je  franchis  les  couloirs  en  courant  et 
gravis  un  escalier  immense  en  sautant  trois 
marches  à  la  fois  jusqu'au  dernier  palier.  Je 
n'étais  pas  même  essoufflé.  J'eus  un  sourire  en 
sentant  que  je  pouvais  toujours  raidir  les  mus- 
cles de  mes  bras  et  de  mes  jambes.  J'avais  envie 
de  me  soulever  de  terre  et  je  levai  les  bras  comme 
pour  saisir  un  trapèze  imaginaire.  Vingt  ans  ! 
pensai-je  à  haute  voix.  Vingt  ans  !  Et  je  serai 
bientôt  libre  !  Il  y  aura  la  ville,  ses  masses 
d'hommes,  ses  squares,  ses  théâtres,  ses  boule- 
vards illuminés  ;  il  y  aura  l'été,  les  voyages,  la 


4.832  191 

mer,  le  corps  chaud  des  femmes.  Mes  désirs 
étaient  des  lassos  que  je  lançais  dans  l'espace. 
Non  1  Non  !  protestait  ma  jeune  vie  cabrée. 
Non  !  Non  !  criait  au  squelette  futur  ma  chair 
vigoureuse  et  insurgée.  Je  veux  vivre  !  Vivre  ! 
J'arrachais  une  ancre  qui  voulait  me  retenir  dans 
les  vase,  putrides  et  je  fendais  les  eaux  résis- 
tantes d'une  proue  victorieuse.  J'étais  pareil  à 
un  ballon  soudain  allégé  de  sa  nacelle  et  je 
piquais  d'un  bond  vers  les  nuées.  Le  cadavre 
noirâtre  de  mon  ami  me  rejetait  vers  d'impé- 
tueuses résolutions.  Ma  vie  s'était  tout  à  coup 
comme  chargée  de  la  sienne. 

4.832  n'est  plus. 

4.833  ?  Présent  ! 


L'ALERTE 


Caserne.  |;^ 


LE  propre  du  chasseur  est  de  chasser,  comme 
celui  du  menuisier  est  de  menuiser.  Le  propre 
du  bon  soldat  sera  donc  de  faire  la  bonne  guerre. 
Tout  apprentissage  a  pour  aboutissement  prévu 
Texercice  du  métier  choisi,  et  le  cordonnier  qui 
apprit  pendant  des  années  à  façonner  une  paire 
de  chaussures  se  consumera  de  grand  dépit  si 
on  ne  lui  en  donne  point  à  faire.  J'insisterai  : 
de  bonnes  bouteilles  n'en  sont  vraiment  que 
lorsqu'on  les  boit,  et,  pareillement,  de  bons 
soldats  ne  révèlent  leur  excellence  qu'à  l'usage. 
Comme  l'architecte  aspire  à  construire  des 
maisons,  tout  colonel  qui  aime  son  métier, 
brûle  de  produire  son  régiment,  dès  qu'il  est 
instruit,  sur  un  champ  de  bataille.  La  légiti- 
mité de  ces  aspirations  professionnelles  est  si 
évidente  qu'elle  n'est  nulle  part  contestée.  Un 
champ  en  friche,  une  bande  de  chômeurs 
vaguant  par  les  rues,  des  machines  immobilisées, 
sont  des  spectacles  qui  nous  choquent  car  ils 
témoignent  d'un  désordre  alors  que  nous  avons 


196  CASERNE 

presque  tous  souci  d'une  bonne  ordonnance  du 
monde. 

Répétons-le  pour  conclure  :  toute  chose  n'existe 
qu'en  fonction  de  la  fin  pour  quoi  elle  a  été 
créée. 

Sans  causes  précises,  sans  raisons  discernables, 
notre  régiment  s'ennuyait.  Les  bleus  avaient 
achevé  leurs  classes  et  commençaient  à  prendre 
la  garde  avec  les  anciens.  Ils  égalaient  ces 
derniers  dans  le  maniement  d'armes,  l'escrime 
à  la  baïonnette,  les  exercices  de  tir,  la  gymnas- 
tique et  la  théorie.  Ils  avaient  appris  à  cirer 
au  bâton  les  cuirs  noircis  de  l'équipement,  à 
plier  et  écraser  la  cravate  bleue  selon  le  rite 
consacré,  à  casser  la  visière  de  leur  képi  d'une 
certaine  manière  qui  était  le  chic  suprême.  Ils 
avaient  parcouru  toutes  les  routes  du  départe- 
ment de  jour  et  de  nuit.  Le  service  en  campagne, 
simulacre  passionnant  de  la  guerre,  n'avait  plus 
de  secrets  pour  eux  ;  ils  savaient  comment  on 
doit  utiliser  tous  les  obstacles  du  terrain  pour 
progresser  vers  l'ennemi  ou  ralentir  son  avance. 
Après  les  patientes  démonstrations  individuelles 
dans  la  cour  du  quartier,  il  y  avait  eu  les  exer- 
cices d'ensemble  conduits  par  le  caporal  et  le 
sergent,  puis  Técole  de  compagnie  et,  enfin,  celle 
de  bataillon.  La  science  militaire  était  désormais 
en  eux  et  plusieurs  en  tiraient  quelque  vanité. 
Ainsi,  le  prêtre  nouvellement  ordonné  se  sent 


l'alerte  197 

ivre  de  porter  en  lui  la  moelle  des  livres  sacrés. 
Tout  en  muscles,  jeune,  alerte,  coquet  même  et 
reluisant,  fier  de  sa  prestance,  le  régiment  com- 
blé  accueillait   les   acclamations   de  la  tourbe 
civile  avec  un  secret  dédain.  C'est  qu'il  commen- 
çait à  être  blasé.  Les  satisfactions  qu'il  pouvait 
tirer  de  cette  ville  n'auraient  bientôt  plus  de 
saveur  pour  lui  car  elles  étaient  sans  progrès 
possible.  Le  régiment  bâillait,  soupirait,  avait 
du  vague  à  l'âme.  Il  eût  voulu  changer  d'air. 
L'imprévu,  la  fantaisie  manquaient  à  sa  vie. 
La   répétition    quotidienne   des   mêmes    gestes 
vains,  des  mêmes  nourritures,  des  mêmes  plai- 
sirs   et    des    mêmes   tracasseries    lui    devenait 
insupportable.   Il  y  aurait  bien  dans  quelques 
semaines  les  manœuvres,  cette  grande  aventure, 
mais  quelques  semaines,  n'est-ce  pas  toute  une 
éternité   pour   un   régiment   qui   crève   d'ennui 
dans  une  puante  caserne  ?  Et  puis,  quoi,  les 
manœuvres,  ce  n'était  là  encore  qu'une  parodie 
dérisoire.  On  n'y  visait  plus  des  silhouettes  en 
carton,  oui,  sans  doute  ;  on  tirait  sur  de  vrais 
bonshommes,  mais  avec  des  cartouches  à  blanc  ! 
On  mettait  baïonnette  au  canon,  on  se  précipi- 
tait pour  la  charge  finale  en  poussant  des  cris 
frénétiques,  mais  toujours,  au  moment   même 
où  on  allait  enfin  être  récompensé  de  son  effort, 
le  clairon  sonnait  la  fin  de  l'attaque.  On  était 
comme  des  locomotives  maintenues  sous  près- 


198  CASERNE 

sion,  mais  toujours  bloquées  par  les  freins  ; 
comme  des  dogues  tenus  en  laisse  et  qu'on 
excite  en  leur  montrant  la  ratière  où  grouillent 
les  proies.  Toutes  les  troupes,  toutes  les  forces 
jetées  en  avant  pour  quelque  assaut  océanique 
étaient  chaque  fois  maîtrisées  au  plus  fort  de 
leur  élan  par  un  poing  impitoyable  qui  les  tenait 
rassemblées  comme  un  faisceau  de  guides.  Jeu 
puéril  de  la  mer  jetant  l'armée  de  ses  vagues 
vers  le  ciel  et  les  reprenant  sans  cesse  pour  les 
engloutir  dans  sa  masse  amorphe. 

La  discipline  dont  on  sentait  moins  bien 
la  nécessité,  n'était  plus  supportée  avec  la 
même  aisance  qu'autrefois  et  le  bât  blessait 
aujourd'hui  plus  d'une  épaule.  Souvent,  les 
ordres  devaient  être  répétés  plusieurs  fois  pour 
être  finalement  exécutés  avec  une  nonchalance 
qui  n'avait  plus  aucun  rapport  avec  le  zèle 
d'antan. 

«  Vive  l'anarchie  » 

Creusant  le  bois  de  la  pointe  d'un  canif, 
lettre  par  lettre,  avec  application,  Bourderon 
grava  ces  trois  mots  sur  sa  patience.  Cette 
stupide  mais  inoffensive  gaminerie,  découverte 
quelque  temps  après  lors  d'une  revue  d'instal- 
lage,  lui  valut  quinze  jours  de  prison,  dont  huit 
de  cellule.  Michaut  et  Lafollette,  soldats  exem- 
plaires  jusque  là,   s'étant   saoulés   à   mort    et 


l'alerte  199 

ayant  fait  du  bouzin  en  ville  attrapèrent  en 
même  temps  leur  première  punition.  Plusieurs 
hommes,  coup  sur  coup,  arrivèrent  en  retard  à 
l'appel  du  soir.  Trouillot,  fusil  d'élite,  espoir  de 
la  compagnie  qu'il  représentait  aux  épreuves  du 
tir  d'honneur,  pris  tout  à  coup  on  ne  sait  de 
quelle  folie,  se  mit,  dédaignant  les  cibles,  à  viser 
les  corbeaux  hantant  le  champ  de  tir.  C'est  à 
peu  près  à  cette  époque  que  le  caporal  Morel  fut 
cassé  de  son  grade  et  expédié  dare-dare  à  Biribi 
pour  avoir  répondu  au  lieutenant  Germann 
qui  lui  faisait  de  justes  observations  :  «  Je  vous 
emmerde  à  pied  et  à  cheval  ».  On  avait  étouffé 
l'affaire,  qui  aurait  pu  avoir  des  conséquences 
beaucoup  plus  graves,  en  considération  des 
antécédents  irréprochables  de  Morel.  Pas  de 
doute,  il  y  avait  un  relâchement  inquiétant  dans 
la  discipline  et  on  pouvait  en  relever  chaque  jour 
de  nouveaux  indices.  Des  soldats,  d'une  éduca- 
tion un  peu  débraillée,  mais  qu'on  avait  réussi 
à  tenir  pendant  des  mois,  devenus  soudain  plus 
audacieux,  se  permettaient  à  l'égard  de  leurs 
supérieurs  des  privautés  inadmissibles.  On 
pensa,  en  haut  lieu  comme  on  dit,  que  le  moment 
était  venu  de  faire  un  exemple.  Un  événement 
imprévu  en  fournit  l'occasion.  Un  soldat,  dans 
un  bouchon  de  la  ville,  eut  une  vilaine  histoire 
avec  un  certain  Pirot,  un  sergent  rengagé,  un 
sale  biscuit  d'une  rosserie  proverbiale.  Aucun 


200  CASERNE 

des  témoins  ne  put  dire  exactement  ce  qui 
s'était  passé.  Il  y  avait  eu  d'abord  une  alterca- 
tion et  à  ce  sujet  tout  le  monde  était  d'accord. 
Il  y  avait  eu  ensuite  un  échange  de  coups  entre 
tous  les  soldats,  une  douzaine  environ,  qui  se 
trouvaient  alors  dans  le  débit  et  les  témoignages 
concordaient  encore  sur  ce  point.  Les  mémoires 
avaient  gardé  une  lucidité  parfaite  de  l'affaire 
jusque  là,  mais  une  sorte  de  brouillard  semblait 
leur  en  cacher  la  suite  si  malheureuse.  Pirot, 
relevé  tout  sanglant,  fut  transporté  à  la  caserne 
sur  un  brancard.  L'inventaire  de  la  victime 
donna  :  «  Trois  dents  brisées,  plusieurs  ecchy- 
moses, un  poignet  démis  et  une  blessure  péné- 
trante au-deesus  du  téton  droit,  blessure  attri- 
buable  à  un  instrument  contondant  ;  le  tout 
sans  préjudice  des  complications  toujours 
possibles  en  pareil  cas  >.  Pirot  accusa  formel- 
lement Chapelard.  lequel  reconnut  lui  avoir  donné 
un  coup  de  tête  mais  seulement  après  en  avoir 
reçu  un  coup  de  poing  capable  d'assommer  un 
taureau.  «  Il  a  même  essayé  de  me  faire  le  coup 
de  la  fourchette  »,  précisa-t-il.  Les  deux  hommes 
se  retranchèrent  dans  leurs  affirmations  et  il 
fut  impossible  d'obtenir  quelques  éclaircisse- 
ments des  autres  témoins.  Un  simple  troufion 
ne  peut  pas  avoir  raison  contre  un  gradé.  Et 
il  arriva  ce  qui  devait  arriver.  Chapelard  passa 
au  falot,  devant  le  conseil  de  guerre  si  vous 


201 

aimez  mieux.  Il  se  défendit  comme  un  beau 
diable.  «  Taratata  !  Des  balançoires,  tout  ça. 
Vous  mentez  !  »  lui  dit  l'officier  accusateur. 
Autant  se  mettre  à  prêcher  des  arbres  que  de 
cherchera  se  justifier  devant  un  conseil  de  guerre. 
Et  puis  aussi,  quoi,  il  faut  bien  le  dire,  la  haine 
du  biffin  pour  le  rempilé  est  trop  connue  pour 
qu'on  puisse  la  nier.Chapelard,  ce  pelé,  ce  galeux, 
paya  pour  tout  le  régiment.  Condamné  à  mort  ! 
Chapelard  serait  fusillé  !  Chacun  reçut  la  nou- 
velle sur  ses  épaules  comme  un  seau  d'eau  glacée. 
Le  colonel,  comte  de  LaMarfée  et  de  Bois  Joli, 
qui  avait,  sans  trop  en  avoir  l'air,  eu  vent  de 
bien  des  choses,  jugea  l'occasion  favorable  pour 
laisser  retomber  une  patte  solide  sur  son  régi- 
ment près  de  lui  échapper.  Il  réunit  ses  trois 
bataillons  dans  la  cour  du  quartier  autour  du 
drapeau  qu'il  avait  fait  extraire  de  sa  gaine 
pour  donner  plus  de  solennité  encore  à  la  céré- 
monie. A  cheval  et  l'épée  à  la  main,  il  prononça 
un  discours  d'une  brièveté  inaccoutumée,  mais 
qui  donna  la  chair  de  poule  à  plus  d'un  d'entre 
nou''.  Il  sut  prêter  à  ses  paroles,  destinées  sur- 
tout aux  fortes  têtes,  la  pénétration  du  plomb 
fondu.  D'impérieux  commandements  suivirent, 
les  armes  furent  présentées  au  drapeau,  et  on 
entendit  un  seul  claquement  quand  tous  les 
fusils  des  douze  compagnies  retombèrent.  La 
clique  nous  envoya  une  volée  de  coups  de  clairon 


202  CASER^-E 

en  manière  d'assaisonnement  et  ce  fut  tout. 
C'était  assez.  Dorénavant,  nos  pensées  pouvaient 
voyager  ;  la  vision  du  prochain  châtiment  de 
Chapelard  leur  imposerait  une  orientation  de 
tout  repos.  La  discipline  vit  revenir  les  beaux 
jours  d'autrefois.  Nos  chefs  nous  sentirent  aussi 
soumis  dans  leurs  mains  que  l'argile  peut  l'être 
dans  celle  du  modeleur. 

—  Rien  à  faire,  dit  Bourderon  en  astiquant 
ses  boutons  à  l'aide  d'une  belle  patience  neuve 
qu'il  avait  achetée  de  ses  deniers. 

—  Rien  à  faire,  confirma  Leroux.  On  ne  se 
bat  pas  avec  une  locomotive  en  marche. 

—  Ils  nous  ont  bien. 

—  Ils  nous  ont  toujours  eus  et  nous  auront 
toujours. 

—  C'est  écœurant. 

—  C'est  comme  ça. 

On  apprit  ensuite  que  le  Président  de  la 
République  avait  gracié  Chapelard  et  commué 
sa  peine  en  celle  des  travaux  publics.  Mais  la 
nouvelle  n'intéressa  personne.  On  avait  presque 
oublié  cette  histoire  dont  on  subissait  toujours 
les  conséquences,  pourtant. 

La  vie  à  la  caserne  depuis  le  petit  discours  du 
colonel  était  devenue  intenable.  Les  gradés, 
du  caporal  au  capitaine,  nous  harcelaient 
sans  répit  et  s'ingéniaient  à  inventer  chaque 


l'alerte  203 

jour  quelque  persécution  nouvelle.  C'était  le 
dressage  en  grand  ;  mais  ce  qui  nous  arrivait 
étant  mérité  nous  n'avions  qu'à  filer  doux, 
sans  piper,  ce  que  nous  faisions.  Quant  à  pré- 
tendre que  nous  acceptions  en  souriant  le 
régime  qui  nous  était  imposé,  personne  n'y 
eût  songé,  pas  même  nos  ponctuels  tortion- 
naires. 

La  coercition  n'est  pas  une  bonne  méthode 
et  ceux  qui  ne  craignent  pas  d'y  recourir  ont 
rarement  à  s'en  louer.  L'homme  est  une  machine 
aux  rouages  si  délicats  qu'il  y  a  danger  à  vouloir 
en  forcer  le  rendement.  Ce  que  le  despote 
obtient  de  ses  sujets  contre  leur  volonté,  il  le 
paie  au  centuple  tôt  au  tard. 

Le  régiment  dompté  se  pliait  sans  broncher 
à  tous  les  caprices  de  ses  rudes  belluaires  et 
les  ordres,  avant  même  d'être  complètement 
énoncés,  étaient  déjà  exécutés.  C'était  un  plai- 
sir pour  les  connaisseurs  de  voir  la  troupe 
manœuvrer  dans  la  campagne,  marcher  au 
pas  à  travers  la  ville  et  se  livrer  le  samedi  au 
nettoyage  à  fond  des  casernements.  Pourtant, 
le  régiment  s'ennuyait  plus  que  jamais.  Il 
n'était  pas  heureux.  La  contrainte  qui  enserrait 
tous  ses  hommes  dans  une  cuirasse  trop  étroite 
l'empêchait  de  donner  libre  cours  à  son  ressen- 
timent mais  n'en  détruisait  pas  la  cause.  Le 
régiment  souffrait,   car  il   portait  toujours  en 


204 


CASERNE 


lui  ces  velléités  inavouées  qui  le  tourmentaient 
depuis  de  longues  semaines  déjà.  Maté  à  la 
caserne,  les  soupapes  scellées,  la  gueule  cade- 
nassée, le  régiment  ne  retrouvait  un  peu  d'ai- 
sance qu'après  cinq  heures  du  soir,  quand  il  se 
répandait  dans  la  ville.  Par  une  réaction  bien 
compréhensible,  il  donnait  complète  satisfac- 
tion à  tous  ses  appétits,  buvant,  bâfrant, 
traquant  les  femelles  ;  cela  tous  les  jours  pen- 
dant trois  heures  et  sans  qu'une  seule  minute 
fût  perdue.  Les  hommes,  débraillés  et  avinés, 
lâchaient  de  formidables  gueulées  et  tenaient 
des  propos  qui  terrifiaient  la  bourgeoisie  locale. 
Les  trois  beuglants  de  la  ville  ne  désemplissaient 
pas.  La  troupe,  abreuvée  d'amertume,  s'en- 
fonçait avec  une  fureur  désespérée  dans  les 
délices  de  Capoue.  Le  grand  caf'-conc'  des 
Miroirs  faisait  tous  les  soirs  le  maximum. 
Cerises  à  l'eau-de-vie,  vieux  marc,  fine  Cham- 
pagne et  menthe  verte,  aramon,  tord-boyaux 
et  casse-pattes,  tirops  multicolores,  le  raide  et 
le  doux,  le  corrosif  et  le  dulcifiant,  se  succé- 
daient sur  les  tables  autour  desquelles  se 
pressaient  les  soldats  avides  de  noyer  leur 
tristesse  dans  le  cloaque  des  pires  jouissances. 
Cinquante  lampes  électriques,  au  bas  mot,  et 
peut-être  bien  une  centaine,  multipliées  à 
l'infini  par  les  glaces  ornant  les  murs  de  la 
salle,   jaillissant   des   gerbes   de   cuivre   et    des 


l'alerte  205 

corolles  en  celluloïd,  courant  en  guirlandes  le 
long  du  plafond,  prodiguaient  aux  yeux  ravis 
des  spectateurs  la  sécurité  et  toutes  les  joies 
de  la  lumière. 

Certes,  on  attendait  toujours  avec  impatience 
l'entrée  en  scène  de  Clara  la  gommeuse,  toute 
étincelante  de  paillettes  métalliques,  la  jupe 
relevée  à  mi-cuisses,  la  poitrine  éblouissante 
S0U3  le  blanc-gras,  garce  ravigotante  comme  une 
poivrade  et  d'un  chien  irrésistible  ;  on  la  bissait 
avec  frénésie  et  les  mains  des  mâles  savaient 
s'employer  quand  elle  se  glissait  entre  les  tables 
pour  faire  la  quête.  Pas  de  doute,  Clara  était 
un  fin  morceau  et  elle  inspirait  un  vigoureux 
appétit  à  un  tas  de  pauvres  bougres  travaillés 
par  des  fringales  rarement  assouvies  :  mais 
c'était  surtout  pour  la  blonde  Gisèle  Dorée 
qu'on  accourait  en  foule  au  concert  des  Miroirs. 
Deux  grands  yeux  candides  jouant  à  merveille 
de  leurs  longs  cils,  une  bouche  menue  et  fra- 
gile, un  profil  comme  il  n'y  en  avait  pas  deux 
dans  la  ville,  de  fiers  mollets  laissés  en  liberté 
au-dessus  des  chaussettes,  maints  trésors  habi- 
lement suggérés  par  un  costume  tissé  d'or  et 
de  roublardise,  telle  était  la  perle  du  caf'-conc' 
qui  mettait  en  émoi  toute  la  chiennerie  militaire 
et  civile.  Il  émanait  de  toute  sa  petite  personne 
un  parfum  de  vierge  effarouchée  que  humaient 
avec  force  les  narines  poilues  des  vieux  négo- 


206  CASER>'E 

ciants  de  l'endroit  et  celles  des  jeunes  soldats 
tourmentés    par   des   rêves   au-dessus   de   leur 
condition.     Quel    délire     s'emparait    de    nous 
quand   Gisèle,  aux  petits  seins   pommés,   atta- 
quait de  sa  voix  enfantine  et  fraîche  comme 
une   source   son   grand   succès  :   «  L'amoureuse 
trop    exigeante  ».     C'était    une    chansonnette 
d'apparence   inoffensive,   mais   farcie  de  sous- 
entendus  à  la  cantharide  qui  eussent  fait  rougir 
une  mère  maquerelle.  Tout  le  monde  la  savait 
par  cœur,   m.ais  on  l'entendait  toujours   avec 
un   ravissement   nouveau.    Et   plus   d'un   gros 
drapier  de  la  ville  s'en  pourléchait  en  secret 
les   badigoinces.    On   la   redemandait   tous   les 
soirs.  L'adorable  Gisèle,     baissant  les  yeux  et 
tortillant   son  royal   fessier,   accompagnée  par 
tous  les  auditeurs,  répétait  le  refrain  le  plus 
fameux  autant  de  fois  qu'on  le  voulait.   Elle 
ne  quittait  jamais  la  scène  sans  avoir  envoyé 
de    nombreux    baisers    à    l'auditoire...    et    ses 
paupières  battaient  de  sentir  toute  cette  salle 
râlant   devant   elle  comme  un  gorille   en  rut. 
Cette  fille  tourna  le  ciboulot  à  plus  d'hommes 
qu'elle  n'avait  de  cheveux  sur  la  tête.  Je  fus 
moi-même    près    de   succomber,    et   j'eus    une 
peine  infinie,  ainsi  qu'un  grand  mérite,  à  ne 
pas  me  laisser  entraîner  à  commettre  quelque 
sottise  irréparable.  Cette  sottise  fut  accomplie 
avec  enthousiasme  par  un  fringant  sous-lieu- 


l'alerte  207 

tenant,  haut  et  raide  comme  un  mât,  qui  enleva 
la  belle,  déserta,  fit  des  faux,  et  finalement, 
ruiné,  cocu  et  déshonoré,  se  pendit  dans  une 
chambre  d'hôtel. 

Mais  il  n'y  avait  pas  que  le  café  des  Miroirs 
dans  la  ville.  Je  pense  aux  nombreuses  gargotes 
et  petits  débits  où  nous  attendaient  toujours 
le  classique  bifteck  aux  pommes,  le  fromage 
gras,  le  vin  lourd,  le  schnick,  la  saoulerie 
rapide  à  bon  compte  et  ces  chères  filles  de 
salle  qui  nous  résistaient  juste  le  temps  indis- 
pensable à  la  croissance  parfaite  de  nos  désirs. 
Je  pense  aussi  à  ces  maisons  discrètes,  surtout 
à  celle  tenue  par  Madame  Régina,  de  beaucoup 
la  plus  luxueuse  et  où  les  permissionnaires  de 
minuit  avaient  l'illusion  de  vivre  des  heures 
dignes  de  la  décadence  romaine.  La  troupe, 
depuis  sa  crise  morale,  laissait  beaucoup  d'ar- 
gent et  de  forces  dans  cet  établissement.  On 
s'aperçut  bientôt  qu'elle  y  laissait  aussi  sa 
santé  et  toute  la  fleur  du  régiment,  ignoble- 
ment polluée,  dut  entrer  à  l'hôpital.  Les  salons 
où  présidait  Madame  Régina  furent  bouclés 
par  ordre  de  l'autorité  militaire.  Plusieurs  autres 
établissements,  dont  le  café  des  Miroirs,  à  la 
suite  d'aventures  fâcheuses,  durent  fermer 
boutique  à  leur  tour.  Le  régiment  chercha 
ailleurs  la  fange  désormais  indispensable  à 
sa  vie.   Ses   déportements,   cultivés  en  secret, 


208  CASERNE 

n'en  devinrent  que  plus  redoutables.  Il  y  eut 
coup  sur  coup  plusieurs  scandales  vite  étouffés, 
mais  qui  firent  long  feu  dans  l'intimité  des 
ménages.  Il  y  eut,  entre  autres,  une  répugnante 
affaire  de  messes  roses  où  furent  compromis 
quelques-uns  des  jeunes  gens  et  quelques-unes 
des  dames  les  plus  huppées  de  la  ville.  Et  on  ne 
savait  qu'une  partie  de  ce  qui  se  passait.  Putaud, 
par  exemple,  l'ordonnance  du  commandant 
de  Février,  aurait  pu  en  dire  long  sur  les  occu- 
pations de  la  commandante.  En  ce  moment 
même,  où  le  commandant  en  permission  voya- 
geait pour  affaires,  il  s'en  passait  de  belles  dans 
la  villa  du  boulevard  de  la  Trinité.  Disons  seu- 
lement que  tous  les  matins,  le  pauvre  Putaud, 
qu'une  telle  impudeur  in-dignait,  devait  cirer 
les  chaussures  de  Valombelle  que  celui-ci  avait 
le  front  de  déposer  devant  la  porte  de  la  chambre 
où  il  était  couché  avec  la  commandante  ! 
Valombelle  !  un  simple  soldat  comme  lui,  un 
ajourné,  une  fausse-couche,  un  petit  crevé  ! 
Et  Putaud  devait  également  apporter  tous  les 
matins  le  chocolat  aux  deux  tourtereaux  encore 
au  lit  !  Il  tremblait  de  colère  et  de  frayeur  à 
la  fois  en  songeant  à  tout  ce  qui  arriverait 
fatalement  un  jour  ou  l'autre.  Il  avait  raconté 
l'affaire  à  Mercier,  son  intime  ;  mais  celui-ci 
s'était  borné  à  rire  d'une  drôle  de  façon,  ce 
qui  avait  déplu  à  Putaud.  Le  vaniteux  Mefcier, 


l'alerte  209 

se  rengorgeant  comme  un  pigeon  au  soleil, 
conseilla  à  Putaud  de  ne  pas  s'en  faire  et 
finit  par  lui  avouer  qu'il  faisait  avec  la  femme 
du  lieutenant  ce  que  Valombelle  faisait  avec 
celle  du  commandant.  Oh  !  il  n'était  pour  rien 
dans  l'histoire,  c'était  cette  diablesse  de  femme 
qui  lui  avait  fait  des  avances.  Les  rendez-vous 
avaient  lieu  dans  la  chambre  de  Mélanie,  la 
bonne,  qui  était  bien  contente  de  rendre 
quelques  services  à  Madame  si  gentille  avec  elle. 
Et  Mercier  avait  ajouté  :  «  C'est  Leroy  qui 
marche  avec  Mélanie.  Des  fois,  ils  nous  gênent 
bien  un  peu  ;  mais  on  s'arrange.  On  a  mis  un 
paravent  dans  la  chambre.  Ça  excite  beaucoup 
Madame.  » 

Le  commerce  prospérait,  était  heureux,  et  se 
rendait  fidèlement,  comme  à  un  pèlerinage, 
au  jardin  anglais  où  la  musique  du  504  donnait 
un  concert  tous  les  dimanches  pendant  la  belle 
saison.  Eyraud,  le  célèbre  parfumeur,  suivi  de 
sa  femme  et  de  ses  cinq  filles,  ne  manquait 
jamais  d'assister  à  la  cérémonie.  Et  il  était 
toujours  le  premier  à  applaudir  dès  que  le 
morceau  était  achevé.  Le  gaillard,  aussi, 
faisait  de  bonnes  affaires,  et  les  nouveautés 
ne  tardaient  pas  à  filer  de  ses  vitrines.  Les 
«  Brises  du  cœur  »  et  les  «  Effluves  du  Harem  », 
aussitôt  que  déballées,  étaient  enlevées  par  les 
belles  dames  et  les   élégants   sous-offs   qui  se 

Caserne  14 


210  CASERNE 

les  disputaient.  Je  vis  un  jour  la  jeune  femme 
du  préfet  abandonner  un  flacon  biscornu  à 
un  sergent  blond  et  flexible  qui  n'était  entré 
dans  le  magasin  que  pour  lui.  Il  y  eut  un  char- 
mant assaut  de  galanteries  et  la  dame  obtint 
sans  trop  de  peine  que  le  beau  garçon  acceptât 
d'emporter  le  flacon  convoité.  Quelle  jeune 
dame  patriote  n'eût  pas  senti  grandir  en  elle 
la  passion  du  sacrifice  à  la  vue  d'un  aussi 
brillant  militaire  ? 

Le  colonel  et  les  officiers  de  son  état-major 
n'ignoraient  pas  complètement  à  quelle  mollesse 
dangereuse  succombait  le  régiment  et,  même, 
ils  avaient  eu  connaissance  de  plusieurs  his- 
toires dont  le  caractère  inquiétant  ne  leur 
avait  pas  échappé.  Mais  si  la  troupe  donnait  en 
ville  les  signes  de  la  plus  fâcheuse  corruption, 
elle  restait  à  la  caserne  soumise,  appliquée, 
solidement  dans  la  main  de  ses  chefs.  Sans 
aucun  doute  le  régiment  était  prêt  à  accomplir 
cet  effort  qui  était  sa  seule  raison  d'être  et 
qu'on  pouvait  toujours  être  amené  à  lui  deman- 
der tout  à  coup.  Il  n'y  avait  donc  pas  lieu 
d'intervenir  une  seconde  fois.  Un  chef  doit 
rester  sévère  tout  en  évitant  d'irriter  ses  hommes 
mal  à  propos. 

Il  y  eut  encore  de  beaux  jours  ou,  plus 
exactement,  de  belles  nuits,  pour  les  militaires. 

Trois  semaines  à  peine  nous  séparaient  des 


211 

grandes  manœuvres,  mais  bien  des  accidents 
pouvaient  encore  arriver  avant  notre  départ. 
L'été  accablant  de  cette  année-là,  avec  ses 
orages  presque  quotidiens,  nous  maintenait 
dans  une  atmosphère  chargée  de  soufre  et 
d'électricité.  Nos  nerfs  exaspérés  vibraient 
au  moindre  heurt  comme  des  cordes  à  violon 
trop  tendues.  Il  y  eut  un  quatorze  juillet  qui 
devait  compter  dans  les  fastes  de  la  garnison. 
Après  la  revue  et  le  repas  d'usage  offert  par  le 
gouvernement  à  ses  défenseurs  éventuels,  les 
hommes,  tous  libres  jusqu'à  minuit,  se  ruèrent 
vers  les  plaisirs  familiers.  La  ville  les  attendait 
comme  la  terre  desséchée  attend  la  crue  annuelle 
du  fleuve  qui  doit  la  féconder  de  son  limon.  Dans 
les  débits  reluisants,  lavés,  astiqués,  fraîche- 
ment sablés,  décorés  d'écussons,  de  drapeaux  et 
de  guirlandes  en  papiers  multicolores,  dans  les 
cafés  et  les  concerts  où  on  avait  fait  des  mer- 
veilles, les  patrons,  les  manches  retroussées,  les 
patronnes  remises  à  neuf  et  rayonnant  aux 
comptoirs,  les  garçons  en  plastron  impeccable, 
les  filles  en  corsages  fleuris,  leurs  cheveux  gaufrés 
et  ornés  de  rubans,  attendaient  avec  impa- 
tience ces  chers  militaires  qui  ne  pouvaient 
manquer  de  se  montrer  prodigues  un  pareil 
jour.  Le  café  des  Miroirs  avait  obtenu  l'auto- 
risation de  rouvrir  ses  portes  à  la  troupe. 
Toutes  les  punitions  avaient  été  levées.  Il  ne 


212  CASERNE 

devait  y  avoir  que  des  visages  heureux  le  jour 
de  la  fête  nationale.  Toutes  les  fautes  passées 
seraient  donc  oubliées  et  le  pardon  accordé  à 
tous  les  pécheurs.  Madame  Régina  rouvrit 
également  ses  volets,  mais  sans  autorisation. 
On  voulut  les  lui  faire  refermer.  Elle  allégua 
que  les  drapeaux  ficelés  aux  barres  d'appui 
des  fenêtres  l'en  empêchaient.  Réponse  habile, 
car  il  était  impossible  d'attenter  au  patrio- 
tisme d'une  citoyenne  en  l'obligeant  de  dépa- 
voiser. Madame  Régina  s'enhardit  et  laissa  la 
porte  de  sa  maison  entr'ouverte,  sans  doute  à 
seule  fin  qu'on  puisse  voir  de  quelle  magnifique 
façon  elle  en  avait  décoré  le  vestibule.  Au-dessus 
de  la  porte,  cachant  l'énorme  numéro,  un 
écusson  tricolore  balançait  au  vent  ces  mots  : 
«  Honneur  et  Patrie  )>.  ^L'insigne  professionnel 
s'effaçait  modestement  sous  la  pancarte  où 
flamboyaient,  en  lettres  d'or,  les  trois  mots 
prestigieux.  Alignés  par  rang  de  taille,  bien 
rincés  et  essuyés,  les  verres  montaient  la  garde 
sur  tous  les  comptoirs  et  n'attendaient  qu'un 
signe  pour  se  mettre  en  marche.  Des  piles  de 
disques  avaient  été  disposés  près  des  phono- 
graphes. Plus  d'une  belle  achevait  de  se  bi- 
chonner dans  le  secret  du  cabinet  de  toilette. 
Un  orage  nocturne  avait  abattu  la  poussière 
et  lavé  les  pavés  de  la  ville.  Une  buée  chaude 
montait   de  la  terre  ;   et   de   tous   les   arbres, 


l'alerte  213 

tilleuls,  vernis  du  Japon  et  platanes  encore 
humides,  tombaient  des  senteurs  accablantes. 
Le  vieux  canon  de  Solférino  gronda  sur  les 
remparts.  Signal  attendu  !  Tous  les  cœurs 
s'ouvrirent  comme  des  roses  rouges  à  midi. 
Les  vitres  de  la  ville  tremblèrent  vingt  et 
une  fois.  Les  cloches  sonnèrent.  De  jolies  mains 
se  croisèrent  sur  de3  poitrines  trop  tumultueuses. 
Minute  sacrée  1  Tous  les  orchestres  à  la  fois 
attaquèrent  la  Marseillaise.  Branle-bas  général  ! 
Des  myriades  de  gosses,  bien  décrassés  et 
pommadés,  amidonnés,  enrubannés,  vêtus  de 
blanc,  de  bleu  et  de  rose,  des  grappes  de  jeunes 
filles  et  des  bandes  de  jeunes  gens,  de  vieilles 
rombières  aussi  et  tous  les  vieux  grigous  de 
la  ville,  dégringolèrent  des  maisons.  Les  balan- 
çoires portèrent  les  belles  filles  au  cœur  défail- 
lant jusque  dans  les  nuées  et  les  malins,  guettant 
le  nez  en  l'air,  virent  des  choses  charmantes. 
La  verroterie  des  manèges  étincela  au  soleil. 
Les  tirs  crépitèrent.  L'odeur  oncteuse  des 
beignets  frits  dans  la  graisse  de  toutou  se 
répandit.  Et  la  poussière  dorée  des  grands 
jours  monta  comme  un  autre  encens  vers  le 
ciel  embrasé.  Chaque  conscience  trouva  vite 
l'abîme  où  elle  était  appelée  à  succomber  ce 
jour-là.  Le  soleil  luit  pour  tout  le  monde  et 
la  bonté  de  Dieu  est  infinie.  Chacun  trouva 
chaussure  à  son  pied  ;  chacun  put  sans  trop 


214  CASERNE 

de  mal  étancher  sa  soif  et  il  n'est  pas  exagéré 
de  dire  que  toutes  les  flammes  furent  couronnées. 
Bien  avant  la  nuit,  le  régiment,  repu,  fourbu, 
écrasé  par  la  joie  excessive,  était  comme  un 
champ  de  blé  ravagé  par  une  trombe  subite. 
Les  fronts  gouttaient,  les  oreilles,  toutes  gon- 
flées, tournaient  au  violet.  Le  sang  en  ébul- 
lition  sonnait  la  fanfare  dans  les  artères.  Les 
voix  étaient  à  bout  de  souffle.  Plus  d'un  bam- 
bocheur,  l'œil  éraillé,  la  langue  empâtée  et 
les  jambes  en  coton  était  près  de  demander 
grâce,  mais  la  première  mesure  d'un  quel- 
conque piston  rendait  à  tous  du  nerf  et  de 
l'élasticité.  Ceux  qui  paraissaient  les  plus 
éreintés  bondissaient  comme  des  balles  de 
tennis  chaque  fois  que  la  musique  les  conviait 
à  une  nouvelle  polka.  A  minuit  moins  un  quart, 
tout  un  peuple,  heureux  et  fier  de  ses  insti- 
tutions, dansait  encore  sur  la  place  de  l'Évêché 
éclairée  par  des  lampes  à  acétylène  et  des 
milliers  de  lampions.  Mais  il  fallut  bien  se  séparer. 
Ce  fut  le  prétexte  à  un  chahut  échevelé  qui 
marqua  le  paroxysme  de  la  fête.  Renversant 
les  tables  et  les  verres,  vociférant  et  chantant, 
piétinant  la  vaisselle  brisée,  brandissant  toutes 
ses  mandibules  et  tendant  ses  deux  mille 
gueules  rouges  pour  un  dernier  baiser,  le  504 
dit  au  revoir  à  la  cité  pâmée  et  regagna  ses 
casernements. 


l'alerte  215 

On  ne  sut  que  le  jour  suivant  ce  que  la  fête 
nationale  avait  coûté  et  rapporté  à  la  ville. 
L'argent  avait  coulé  à  flot  en  de  nombreuses 
caisses  et  certains  bas  fermés  par  une  jarre- 
tière avaient  eu  beaucoup  de  peine  à  le  con- 
tenir ;  mais  si  la  recette  avait  été  satisfaisante, 
le  matériel  avait  beaucoup  souffert.  Le  café  des 
Miroirs  annonçait  à  lui  seul  plus  de  cent  verres 
brisés.  Il  y  eut  pire.  Plusieurs  pensionnaires 
de  Madame  Régina,  qui  avaient  essuyé  toute 
la  journée,  héroïquement  et  sans  faiblir,  le  feu 
de  la  garnison,  durent  entrer  dès  le  lendemain 
à  la  clinique  du  docteur  Robert.  De  nombreuses 
dames  et  de  très  jeunes  filles  devaient  égaie- 
rnent  avoir  par  la  suite  quelques  raisons  de  se 
souvenir  de  cette  chaude  journée. 

Les  lampions  étaient  à  peine  décrochés  que 
quelques  boutiquiers  lésés,  plusieurs  maris 
outragés,  de  respectables  ménagères  et  les 
papas  de  maintes  jeunes  filles  résolurent 
d'écrire  au  colonel  pour  lui  exposer  leurs 
griefs.  La  presse  locale  avancée  reprit  sa  fiel- 
leuse campagne  d'antan  contre  la  «  Grande 
Muette  ))  et  parla  du  504  en  termes  si  igno- 
minieux que  plusieurs  incidents  se  produisirent 
dans  la  même  journée  entre  des  officiers  et 
des  rédacteurs  des  feuilles  anarchistes. 

Le  colonel  jugea-t-il  qu'il  fallait  enfin  tenter 
un  grand  coup  ?  N'y  eut-il  là  qu'une  simple 


216  CASERNE 

coïncidence  ?  Il  ne  fut  pas  possible  de  le  savoir. 
Toutefois,  voici  ce  qui  se  passa.  La  fête  nationale 
avait  eu  lieu  un  mardi.  Dans  la  nuit  du  lundi 
suivant,  entre  deux  heures  et  deux  heures  et 
demie  du  matin,  le  clairon  sonna  le  réveiL 
Nous  pensâmes  aussitôt  qu'il  s'agissait  encore 
d'une  de  ces  insipides  marches  de  nuit  et  nous 
nous  levâmes  en  maugréant.  Le  sergent  parut 
bientôt  en  caleçon  sur  le  seuil  de  notre  carrée. 

—  La  mobilisation  !  cria-t-il  avec  un  visage 
tout  illuminé.  Les  paquetages  sur  les  lits,  au 
galop  1  et  tous  les  hommes  au  magasin. 

—  La  mobilisation  ?  questionna  le  cabot 
stupéfait. 

— '  Oui.  L'ordre  vient  d'arriver  au  quartier. 
Nous  filons  dans  une  heure  ou  deux. 

—  Contre  qui  ? 

—  Est-ce  qu'on  sait  !  Mais  c'est  sûrement 
contre  l'Allemagne.  Fallait  bien  que  ça  arrive. 
C'est  pas  trop  tôt. 

—  Ah  !  m...  ince  alors. 

La  première  émotion  de  la  surprise  passée,  le 
caporal  lâcha  sa  joie  qui  bondit  comme  un  jeune 
chien. 

—  Hé  !  les  pot's  !  La  mobilisation.  Ça  y  est. 
Qu'est-ce  qu'on  va  leur  jeter  ! 

Valombelle  parut  et  cria  à  Putaud  : 

—  Cavale  là-bas.  Le  commandant  va  arriver 


217 

par  le  train  de  trois  heures.  Tous  les  officiers 
permissionnaires  ont  été  prévenus  par  dépêche. 

—  Mercier  !  demanda  un  homme  de  garde. 
Mercier  est  là  ?  Le  lieutenant  Vallet  du  Gard  le 
fait  demander  immédiatement. 

Le  sergent-fourrier  se  fraya  un  chemin  en 
jouant  des  coudes  et  des  poings  à  travers  la 
masse  des  hommes. 

—  Tout  le  monde  marche  ! 

—  Et  les  malingres  ?  objecta  Parot. 

—  Les  malingres  ?  M'en  fous  !  Tout  le  monde 
marche,  je  vous  dis.  C/est  l'ordre.  Gare  aux 
cossards  et  aux  froussards  ! 

Cinq  minutes  après,  le  fourrier  revenait  : 

—  Les  mxalingres,  sans  armes,  mais  en  tenue 
de  campagne,  se  rassembleront  près  de  l'infir- 
merie. Et  il  ajouta  :  Y  a-t-il  des  musicaux  ici  ? 

—  La  musique  ?  Présent  !  Présent  !  crièrent 
plusieurs  voix. 

—  Irez  chercher  vos  brancards  au  dépôt  des 
voitures  régimentaires. 

Les  hommes  couraient,  se  bousculaient  et 
s'affairaient. 

—  Dis  donc,  Leroy,  ça  y  est,  on  y  va. 

—  C'est  pas  trop  tôt.  Fini  tout  le  bastringue. 
On  commençait  à  crevoter  dans  ce  patelin. 

—  On  a  beau  dire,  mais  la  vie  de  caserne  c'est 
pas  une  vie. 


218  CASERNE 

—  Et  puis,  les  mois  de  campagne  comptent 
double  I 

—  Gare  aux  petites  bochinettes  !  Je  me  sens 
de  l'appétit. 

—  On  dit  que  le  vin  du  Rhin  est  un  peu  là. 

—  Tout  le  monde  au  magasin,  vint  nous  crier 
le  juteux  avec  un  sourire  presque  affectueux 
qu'on  ne  lui  connaissait  pas. 

La  corde,  toujours  tirée  des  deux  côtés,  hélas  I 
se  tendait  d'une  façon  inquiétante  entre  la 
France  et  l'Allemagne  depuis  quelque  temps. 
S'était-elle  brusquement  rompue  ?  On  était 
fondé  à  le  croire  cette  nuit-là,  au  504,  régiment 
de  couverture  et...  d'élite  destiné  à  l'honneur 
des  premières  tournées. 

Tous  les  hommes,  ou  presque,  étaient  con- 
tents de  partir,  de  fuir  l'odieuse  caserne,  de 
quitter  le  bourbier  nauséeux  où  ils  croupissaient. 
Ils  voyaient  devant  eux  une  vie  riche  d'aven- 
tures et  de  plaisirs  inédits.  Le  monde  et  toutes 
ses  proies  leur  était  désormais  promis.  Ils 
pensaient  très  peu  à  la  guerre  elle-même. 

En  bas,  dans  la  cour,  le  clairon  sonnait  tou- 
jours, s'en  prenant  aux  hommes  et  aux  chefs, 
sommant  les  uns,  harcelant  les  autres. 

Des  sergents  brandissant  des  papiers  valsaient 
d'un  bureau  àl'autre.  Des  motocyclistes  passaient 
et  repassaient  la  grille  sans  arrêt.  Une  fourragère 


l'alerte  219 

chargée  de  paille  versa  devant  les  écuries.  Les 
conducteurs,  énervés,  fouaillaient  les  chevaux 
qui  se  débattaient  à  terre,  les  pattes  prises  dans 
les  harnais  et  sous  les  brancards.  Des  hommes 
riaient  et  d'autres  s'exclamaient  avec  des  lueurs 
mauvaises  dans  les  yeux.  Je  me  souvins  que 
j'avais  laissé  un  pantalon  de  treillis  au  séchoir  et 
je  descendis  le  chercher.  Le  ciel  fourmillait 
d'étoiles.  Je  m'assis  sur  un  bout  de  mur  d'où  on 
voyait  couler  le  fleuve.  De  la  place  où  j'étais,  on 
n'entendait  plus  dans  la  nuit  que  le  bruit  des 
eaux  franchissant  le  barrage.  La  ^^lle  dormait 
et  rêvait  sous  ses  toits,  ne  se  doutant  sûrement 
de  rien.  Un  chat  sortit  d'un  trou  d'ombre  pour 
s'y  reperdre  aussitôt.  Je  ne  désirais  rien.  Il  me 
suffisait  d'être  là,  d'exister  sous  le  ciel  étoile. 
Toutes  les  pensées  que  je  formais  atteignaient 
la  nue  sans  effort  et  s'évanouissaient  vers  les 
astres  qui  étaient  à  la  fois  comme  leur  floraison 
et  leur  fin  naturelle.  Je  goûtai  cette  minute  de 
solitude  avec  une  ferveur  religieuse.  Oh  !  sans 
doute,  le  songe  d'une  vie  meilleure  dans  un 
monde  purifié,  qui  me  hantait  depuis  mon  ado- 
lescence, était  cette  nuit-là  comme  une  coupe  qui 
s'éloignait  un  peu  plus  de  mes  lèvres,  mais  je  la 
suivais  toujours  des  yeux  dans  l'espace  et  res- 
pirais avec  ivresse  ce  vin  que  je  ne  devais  jamais 
boire.  Des  hommes  passèrent  près  de  moi,  déjà 
revêtus  de  la  tenue  de  guerre.  Leurs  képis  raides 


220  CASERNE 

d'où  pendaient  des  étiquettes  qu'on  leur  avait 
interdit  de  retirer,  les  faisaient  ressembler  à  de 
grotesques  poupées  de  bazar.  N'était-ce  encore 
cette  fois-ci  qu'un  exercice  de  mobilisation  ? 
Allait-on  vraiment  partir  pour  de  bon  ?  J'étais 
de  nouveau  seul.  Alors,  obéissant  à  je  ne  sais 
quelle  obscure  impul  ion,  j'entrou\às  ma  veste, 
et,  fermant  les  yeux,  je  tendis  avec  force  ma 
poitrine  vers  le  ciel  lumineux. 

'  Je  retrouvai  mes  camarades,  tous  en  tenue 
déjà.  Ils  semblaient  dépaysés  dans  ces  uniformes 
neufs  qui  puaient  la  naphtaline.  Les  sergents,  le 
sac  au  dos.  gueulaient  les  derniers  ordres  de 
chambrée  en  chambrée. 

—  A  vos  rangs  !  Fixe  ! 

Les  officiers  arrivaient  à  leur  tour. 

Le  lieutenant  Vallet  du  Gard  fit  le  tour  de 
notre  tôle,  examina  chaque  homme  avec  minutie 
et  parut  satisfait  de  son  inspection.  Il  frappa 
dans  ses  mains,  pour  nous  faire  comprendre 
qu'il  allait  parler  et  que  nous  devions  nous 
apprêter  à  l'écouter.  Geste  très  rare  chez  lui  et 
témoignant  de  son  émotion,  ij  avait  retiré  son 
monocle  et  le  brandispait  entre  son  pouce  et  son 
index.  On  pressentit  qu'il  allait  prononcer  des 
paroles  importantes.  Et  voici,  en  effet,  ce  qu'il 
nous  dit  : 

—  Soldats,  je  suis  bien  content,  bien  content, 
et  j'espère  que  vous  Têtes  autant  que  moi.  Voici 


l'alerte  221 

que  l'occasion  nous  est  enfin  donnée  d'ajouter 
quelques  pages  glorieuses  à  l'histoire  de  France. 
Nous  allons  montrer  à  ces  mangeurs  de  chou- 
croute de  quel  bois  nous  nous  chauffons.  Selon 
nos  prévisions,  l'affaire  sera  menée  r-ondement. 
L'Allemagne  ne  saurait  nous  résister  plus  de 
quelques  semaines.  Je  vous  recommande  de 
rester  dignes  de  l'uniforme  que  vous  portez 
quand  vous  serez  en  pays  ennemi.  Rappelez-vous 
que  nous  ne  faisons  pas  la  guerre  aux  populations 
civiles.  Et  n'oubliez  pas  que  vous  appartenez  au 
pays  qui  marche  à  la  tête  de  la  civilisation.  Je  ne 
songe  nullement  à  exiger  de  vous  cette  continence 
qu'on  ne  saurait  demander  à  des  hommes  de 
votre  âge,  je  vous  engage  même  à  recueillir  tous 
les  bénéfices  légitimes  de  vos  prochaines  vic- 
toires, mais  je  vous  conseille  en  même  temps  de 
substituer  l'insinuation  à  la  violence.  Nous 
sommes  entre  hommes  et  vous  me  comprenez, 
n'est-ce  pas  ?  Les  femmes  allemandes  vous 
recevront  d'ailleurs  à  bras  ouverts  et  elles  vous 
accorderont  bien  volontiers  ce  que  vous  leur 
demanderez  galamment,  oui,  galamment,  à  la 
française,  sapristi  !  dit  en  souriant  à  petits  coups 
notre  lieutenant. 

Et  nous  rîmes  avec  lui,  pour  le  flatter,  et  aussi 
parce  que  nous  étions  visités  par  des  images 
assez  joyeuses. 

—  Soldats,  dit  pour  terminer  le  lieutenant,  je 


222  CASERNE 

VOUS  convie  à  crier  avec  moi  :  Vive  la  France  î 

Obéissant  immédiatement,  nous  criâmes  tous 
ensemble  :  u  Vive  la  France  ». 

J 'avais  bien  entendu  Parot  bredouiller  quelque 
chose  à  mes  côtés,  mais  les  paroles  de  cette  petite 
rosse  m'échappèrent.  Ce  dont  j'étais  sûr,  par 
exemple,  c'est  qu'il  n'avait  pas  crié  avec  les 
autres  au  commandement.  Bourderon,  la  forte 
tête,  avait,  pour  sa  part,  bouffé  un  bon  tiers  du 
vivat  et  n'avait  lâché  le  reste  qu'avec  un  enthou- 
siasme très  relatif. 

Mais  dans  l'ensemble,  il  n'y  avait  rien  à  dire. 
Les  hommes  avaieAt  crié  de  bon  cœur.  Presque 
tout  le  monde  était  content  de  partir.  Le  gou- 
vernement et  les  classes  dirigeantes  pouvaient 
compter  sur  la  troupe.  Tout  le  sang  nécessaire 
serait  versé  sans  marchandage.  Mais  n'en  était-il 
pas  ainsi  depuis  toujours  ? 

Toutes  les  portes  claquaient  à  la  fois.  On 
entendait  dans  les  couloirs  et  les  escaliers  le 
roulement  ininterrompu  des  godillots.  Les  vitres 
commençaient  à  pâlir. 

Tout  le  quartier  était  maintenant  sens  dessus 
dessous  et  l'agitation  atteignait  à  son  comble. 
Les  chevaux  des  officiers,  tenus  à  la  main  par  les 
ordonnances,  piaffaient  près  du  corps  de 
garde. 

Un  homme,  un  gaillard  monstrueux,  qui  avait 
déjà  trouvé  le  moyen  de  se  flanquer  une  muffée, 


l'alerte  223 

appuyé  à  une  fenêtre  de  la  cantine,  vomissait 
avec  une  sorte  d'aboiement  furieux. 

On  nous  distribua  à  chacun  un  petit  glossaire 
franco-allemand  qui  devait  nous  aider  à  nous 
débrouiller  dès  qu'on  aurait  passé  la  frontière. 

—  Sae  au  dos  et  en  bas  ! 

—  Sac  au  dos,  répéta  le  caporal. 

En  route  !  Ça  y  était  bien. 

Nous  avions  touché  les  vivres,  les  cartouches, 
le  linge  de  rechange  et  toutes  les  fournitures 
réglementaires.  Nous  avion  passé  à  notre  cou 
la  sinistre  plaque  d'identité  et  je  sentais  encore 
sur  ma  peau  le  froid  du  métal.  Nous  étions  prêts 
désormais...  et  pour  toutes  les  éventualités. 

Les  officiers  quittaient  la  sadle  d'honneur  où 
le  colonel  venait  de  leur  communiquer  ses  der- 
niers ordres.  La  joie  les  transfigurait.  Ils  se 
frottaient  les  mains,  riaient  bruyamment,  se 
tapaient  sur  les  cuisses.  Plus  d'un  lieutenant  et 
d'un  capitaine  gémissaient  depuis  longtemps 
sur  les  lenteurs  de  ra\ancement.  C'est  que  les 
promotions  sont  rares  en  temps  de  paix.  Une 
foule  de  candidats  se  disputent  quelques  misé- 
rables vacances.  Le  métier  des  armes,  même 
dans  les  républiques,  vaut  à  ceux  qui  l'exercent 
un  tel  prestige  que  la  noble  carrière  est  de  plus 
en  plus  encombrée.  Toute  la  fine  fleur  de  l'aris- 
tocratie et  de  la  bourgeoisie  aspire  à  porter  le 


224  CASERNE 

pantalon  garance,  le  képi  orné  aux  grands  jours 
d'un  bouquet  de  plumes.  La  guerre,  c'est  comme 
un  magnifique  repas  offert  à  tous  les  appétits 
de  plusieurs  millions  d'hommes  —  quelque  chose 
comme  les  noces  de  Cana,  mais  avec  une  suc- 
cession de  tables  qui  irait  de  Paris  à  Berlin  — 
ou  si  vous  aimez  mieux,  une  épreuve  sportive 
monstre  qui  offre  à  chacun  des  concurrents  la 
possibilité  de  décrocher  quelque  timbale. 

L'histoire  nous  enseigne  que  l'échelle  des 
grades  peut  y  être  escaladée  avec  une  célérité 
vertigineuse.  Le  capitaine  de  Février  tortillait 
ses  moustaches  avec  cette  satisfaction  bien 
naturelle  d'un  commerçant  qui  vient  de  recevoir 
une  formidable  commande. 

Le  régiment  se  rassemblait  dans  la  cour  du 
quartier.  Les  hommes  blaguaient,  se  heurtaient 
de  l'épaule,  échangeaient  de  petits  clins  d'œil 
plus  éloquents  que  des  paroles.  Il  y  eut  quelques 
quolibets  bien  assénés  à  l'adresse  des  malingres, 
ce?  pauvres  à  la  porte  du  banquet. 

—  Garde  à  vous  !  jeta  le  colon  qui  nous  parut 
plus  grand  sur  son  cheval. 

Il  y  eut  les  commandements,  habituels,  la 
volée  brusque  des  clairons,  le  salut  au  drapeau, 
puis  le  cri  décisif  : 

—  En  avant  !  Marche  ! 

Aleâ  jacta  est  !  Nous  partions  !  Chaque  soldat, 
en  franchissant  la  grille,  avait  déjà  l'impression 


l'alerte  225 

de  pénétrer  dans  un  nouveau  monde  plein  de 
périls,  certes,  mais  où  l'attendaient  tous  les 
plaisirs  et  toutes  les  émotions  de  la  chasse.  Le 
vin  blanc,  bu  à  jeun,  amenait  un  flot  de  sang 
dans  la  plupart  de  ces  jeunes  têtes.  Les  yeux 
regardaient  droit  devant  eux  et  les  pieds 
frappaient  le  sol  avec  une  vigueur  inaccou- 
tumée. La  ville  s'éveillait.  Quelques  boutiquiers, 
déployant  les  volets  de  leur  devanture,  parurent 
frappés  de  stupeur  en  nous  voyant  partir. 

Que  ^e  passe-t-il  ?  nous  cria  l'un  d'eux. 

—  Où  allez-vous  donc  ?  Serait-ce  la  guerre  ? 
nous  demandèrent  timidement  au  passsage 
quelques  bistros  et  mitrons. 

Mais  ils  ne  purent  rien  tirer  de  notre  silencieux 
mépris.  Qu'avions-nous  à  faire  désormais  avec 
ces  grotesques  pantouflards  ?  A  peine  y  eut-il 
quelques  baisers  discrets  à  l'adresse  des  belles 
curieuses  aperçues  un  instant,  en  chemise  de 
nuit,  sous  les  rideaux  soulevés.  Un  sang  intré- 
pide faisait  battre  nos  tempes,  et  le  frisson  du 
matin  communiquait  à  nos  corps  en  marche  une 
allégresse  prometteuse. 

Jamais  ces  hommes  ne  s'étaient  sentis  aussi 
alerte  •  et  dispos.  Vraiment  terribles  dans  leur 
obéissance  aveugle,  ils  portaient  en  eux  toutes 
les  propriétés  des  explosifs.  Les  chefs  n'auraient 
qu'à  faire  un  geste,  ils  étaient  prêts.  On  pouvait 

Caserne  15 


226  CASERNE 

compter  sur  eux  avec  certitude.  La  machine, 
patiemment  mise  au  point,  fournirait  aux  pre- 
miers essais  un  plein  rendement  et  lès  plus  belles 
espérances  seraient  dépassées.  vSi  on  l'avait  exigé 
d'elle,  la  troupe  aurait,  sans  une  hésitation, 
commencé  à  se  faire  la  main  sur  les  gens  de  la 
ville. 

—  Pige-moi  toutes  ces  gueules  de  massacre, 
me  dit  Birette  quand  nous  traversâmes  la 
Place  Neuve  où  une  bande  de  mangrelous  nous 
regardaient  passer  avec  des  yeux  ronds  de  poule 
qui  a  couvé  des  œufs  de  canard.  Passe-moi  le 
panier  de  balles  et  je  décroche  une  rose  en  papier 
à  chaque  coup. 

—  Ça  leur  ferait  du  bien  à  tous  ces  fainéants- 
là  d'être  un  peu  étrillés,  opina  Duranton. 

Comme  nous  venions  de  sortir  de  la  ville,  un 
cycliste  militaire,  arrivant  on  ne  savait  d'où, 
remit  un  pli  au  colonel. 

—  Halte  !  Halte  !  Formez  les  faisceaux. 

Le  commandement  fut  transmis  de  compagnie 
en  compagnie. 

—  Qu'y  avait-il  ?  Qu'allait-on  faire  de  nous  ? 
Nous  étions  là  deux  mille  hommes  comme  des 
jetons  dans  un  sac  prêts  à  être  jetés  sur  le  tapis 
vert  pour  le  jeu. 

Le  colonel  eut  un  conciliabule  interminable 
avec  ses  officiers,  puis  le  commandement  attendu 
retentit  enfin  : 


l'alerte  227 

—  Sac  au  dos  !  Rompez  les  faisceaux. 
Nous    repartions.   Xous   ne  savions  toujours 

pas  où  nous  allions.  Un  doute,  pourtant, 
commença  à  taquiner  les  plus  clairvoyants 
d'entre  nous. 

—  S  ait -on  quelque  chose  de  nouveau  ? 
demandai- je  au  sergent. 

Mais  ce  petit  péteux  laissa  tomber  ma  ques- 
tion sans  daigner  me  répondre. 

Nous  marchâmes  ainsi,  au  pas,  les  uns 
derrière  les  autres,  pendant  trois  heures  et 
demie.  Nous  commencions  tous  à  sentir  que  nous 
étions  refaits.  Nous  allions,  suants,  esquintés, 
strangulés  par  nos  cravates,  les  pieds  gonflés, 
les  épaules  meurtries. 

Nous  nous  arrêtâmes  pour  le  déjeuner,  en 
plein  soleil,  sur  une  route  départementale  qui 
était  comme  la  trace  d'une  pliure  au  miheu 
de  la  plaine. 

Un  quart  d'heure  après  le  colonel  rassembla 
le  régiment  et  nous  honora  d'un  de  ces  petits 
discours   dont   il   était   coutumier. 

Nous  sûmes  tout  de  suite  que  ce  n'était  pas 
encore  pour  cette  fois-ci.  Une  détente  venait  de 
se  produire  subitement  dans  la  situation  poli- 
tique. L'Allemagne,  nous  fut-il  dit  en  substance, 
ayant  trouvé  devant  elle  une  France  énergique, 
bien  décidée  à  défendre  ses  droits  et  son  honneur, 
avait  aussitôt  baissé  le  ton.  C'était  une  grande 


228  CASERNE 

victoire  pour  notre  patrie  qui  allait  y  trouver 
un  surcroit  de  prestige.  Mais  il  ne  fallait  pas 
se  faire  d'illusions  ;  ce  n'était  que  partie  remise. 
Un  matin  comme  celui-ci  nous  partirions,  pour 
de  bon  cette  fois,  et  ce  serait  le  plus  beau  jour 
de  notre  vie.  «  Il  n'est  pas  de  plus  grand  bonheur 
au  monde  que  de  mourir  pour  son  pays,  clama 
d'une  voix  formidable  notre  colonel,  debout 
sur  ses  étriers.  Et  j'espère  que  j'aurai  bientôt 
l'honneur  de  vous  conduire  à  la  victoire.  Vous 
allez  regagner  vos  casernements.  Soldats,  je 
suis  content  de  vous  et  je  veux  vous  donner 
la  preuve  de  ma  satisfaction.  Demain,  par  mon 
ordre,  le  quartier  sera  libre  toute  la  journée  », 
Toute  une  journée  de  liberté  et  de  bamboche. 
Tonnerre  !  Les  hommes  en  oublièrent  aussitôt 
leur  fatigue  et  leur  déception.  Ils  reprirent  le 
chemin  de  la  ville  et  de  la  caserne.  Ils  n'igno- 
raient pas  qu'une  étape  de  dix-huit  kilomètres 
au  moins  le-  en  séparait,  m.ais  le  sentiment  qu'ils 
avaient  d'accomplir  une  performance  remar- 
quable flattait  leur  amour-propre  et  leur 
redonnait  du  jarret.  Les  premiers  pas  furent 
pénibles  car  les  membres  s'étaient  comme 
ankylosés  pendant  la  pause.  Les  ampoules  se 
rouvrirent,  les  écorchures  se  remirent  à  saigner 
et  la  souffrance  crispa  plus  d'un  visage.  Mais  au 
bout  d'un  kilomètre  à  peine,  la  chair  échauffée 
fut  moins  sensible  à  la  douleur.   Le  moment 


229 

parut  propice  à  quelques-uns  pour  tâter  d'une 
petite  chanson  de  marche.  Après  quelques 
tentatives  sans  grand  écho,  le  succès  éclata, 
foudroyant.  Tout  le  régiment,  du  premier  au 
dernier  homme,  entonna  à  pleine  gueule,  la 
scie  gaillarde  : 

Meunier,  meunier,  tu  es  coca. 
Tu  es  cocu... 

La  troupe  chantait.  La  troupe  donnait  à 
ses  officiers  un  témoignage  de  son  excellent 
état  d'esprit,  et  ceux-ci  souriaient  comme  pour 
remercier.  Tout  était  pour.le  mieux.  On  avait 
eu  tort  de  suspecter  le  bon  esprit  de  ce  régiment 
d'élite.  On  pouvait  être  sûr  qu'il  exécuterait 
avec  un  zèle  égal,  avec  une  soumission  identique, 
les  ordres  les  plus  contradictoires.  Il  gardait 
la  docilité  des  liquides  toujours  prêts  à  épouser 
la  forme  de  n'importe  quel  récipient  ;  on  le 
sentait  parfaitement  moulé  dans  la  volonté 
de  ses  chefs.  Le  jour  de  la  grande  libation 
n'avait  pas  encore  sonné.  ILe  sang  capiteux 
resterait  donc  dans  les  tonneaux  jusqu'à  ce 
que  les  mains  crispées  sur  les  robinets  en  dé- 
cident autrement. 

Clairons  sonnants,  le  drapeau  et  les  fanions 
flottant  au  vent,  le  régiment  rentra  dans  la 
ville  la  tête  haute.  L'averse  rigide  de  ses  deux 


230  CASERNE 

mille  baïonnettes  éblouissait  tous  les  yeux. 
La  troupe  avait  respiré  pendant  quelques 
heures  un  air  à  la  fois  chargé  de  phosphore  et 
de  miel.  Elle  se  savait  destinée  à  de  hautes 
missions  et  elle  en  tressaillait  d'une  fierté 
nouvelle. 

Spectable  pénible  à  la  fin  d'une  telle  journée, 
on  voyait  se  traîner  au  loin,  cahin-caha,  dans  le 
soleil  et  la  poussière,  la  petite  troupe  des 
soi-disant  éclopés.  C'étaient  surtout,  pour  la 
plupart,  des  mauvaises  têtes  renommées,  toute 
la  bande  des  rouspéteurs  éternels,  des  tire-aii- 
cul,  des  incrédules,  des  anarchistes,  plaie  des 
casernes  et  fléau  (^es  sociétés  modernes.  Mais 
ils  étaient,  grâce  à  Dieu,  si  peu  nombreux 
qu'on  pouvait  faire  semblant  de  ne  pas  le-  voir. 
Ils  ne  méritaient  que  ce  méprisant  oubli. 

Les  soldats  avaient  regagné  leurs  chambrées. 
Dans  la  salle  d'honneur  le  colonel  rayonnait  au 
milieu  de  ses  officiers.  Cette  journée  avait  été 
comme  une  expérience  décisive.  On  ne  devait 
plus  avoir  la  moindre  crainte.  Dans  une  semaine 
ce  serait  les  manœuvres,  le  régiment  était  sauvé. 


TABLE  DES  MATIERES 


Pagee 

Casernes  5 

Dans  LA  Chambrée 13 

Le  Premier  Soir 27 

Auxiliaires 45 

La  Graine 55 

L'adjudant  Pétard 85 

Visites  Médicales 103 

DÉMENCE 129 

DEUX  RÉCITS  D'AVANT-GUERRE 

4.832 161 

L'alerte 195 


ACHEVE    D'IMPRIMER 

POUR   F.   RIEDER    ET   C^e 

PAR   C.  ROBBE 

A    LILLE,  EN  MAI   1921. 


70 


^  i-t^  kJ  \J 


2 


Lo  Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Éekéofice 


The  Library 

Unjversity  of  Ottawa 

Dote  due 


^-i. 


a39003     003^^207586 


CE    PQ       2601 
.R26C27    1921 
COO       APCCS,     RENE. 
ACC#     12292CC 


CASERNE